L'essentiel

Chroniques Express
Rose McDowall

Interview réalisée par Yannick Blay

Photos D.R.

Rose McDowall, connue du grand public, voire même adulée au Japon, pour son duo Strawberry Switchblade qu’elle a formé avec sa compatriote écossaise Jill Bryson en 1981, n’a plus le look fleuri et flamboyant de l’époque. Elle, qui a carrément inventé le style gothic lolita est aujourd’hui une jeune grand-mère, presque rangée dans son Glasgow natal. Alors que Night School réédite son album "Cut With The Cake Knife" (via La Baleine en France), composé juste après le split en 1986 des "Crans d’arrêt au goût fraise", l’occasion nous a été donnée d’interviewer la muse de la scène neofolk et industrielle qui a collaboré de manière marquante et inoubliable avec des gens aussi prestigieux que Current 93, Coil, Death In June, Boyd Rice, Freya Aswynn ou encore Björk !

Quel était le line-up pour l’enregistrement de "Cut The With The Cake Knife" ? Personne ne semble crédité sur le livret ?
C'est compliqué. (Après vérification, il y avait Einar Örn Benediktsson des Sugarcubes et les deux membres fondateurs du groupe Into A Circle, Paul Hampshire alias Bee et Barry Jepson, entre autres. Il devait y avoir également son mari de l’époque Drew McDowall, mais impossible d’avoir confirmation -ndr).

L’album a été enregistré en diverses sessions, c’est pour ça ?
Oui, entre Londres et l’Islande.

Toutes les chansons ont été composées à la guitare ?
Guitare et voix, oui. La guitare est mon premier instrument.

La plupart des titres de "Cut The With The Cake Knife" sonnent vraiment comme du Strawberry Switchblade...
Ils sonnent comme du Strawberry Switchblade car c’en est, en un sens. Inconsciemment, je n’ai pas changé de style d’écriture, j’ai composé de manière tout à fait naturelle en laissant s’échapper ce qui devait sortir.

S’il y avait eu un deuxième album de Strawberry Switchblade, il aurait donc sonné comme "Cut The With The Cake Knife", à peu de choses près ? Comment travaillais-tu avec Jill Bryson, exactement ?
Il y aurait eu des similarités, mais il n’aurait pas sonné tout à fait pareil. On avait déjà commencé à composer séparément avec Jill. Ca devenait un peu triste, mais on passait encore quelques bons moments ensemble. Quand j’ai démarré Strawberry Switchblade et que Jill m’a rejointe, j’étais au chant principal et à la guitare rythmique et Jill à la guitare lead et aux choeurs. On mettait nos idées en commun. En général, j’écrivais les paroles, à deux ou trois exceptions notables près. On composait toutes les deux la musique à la guitare, ainsi que les mélodies vocales. Je me chargeais des principales, mais Jill trouvait ses propres harmonies. Et on s’aidait mutuellement lors des sessions d’enregistrement. On s’inspirait mutuellement et l’enthousiasme était immense, bref c’était super. On se marrait vraiment bien et on était très proches. Mais on a fini par composer séparément, la compétition l’a emporté sur l’entraide et notre amitié s’est fissurée…

Tu es restée en contact avec elle ?
Plus ou moins.

J'ai vu qu'elle avait un nouveau groupe nommé The Shapists. Tu es au courant ?
Oui. (Bon, toujours un sujet sensible le cas Jill Bryson, elle ne semble pas vouloir s’étendre sur le sujet, je laisse tombe -ndr)

Je trouve que "Soldier" est une des chansons qui sort du lot, elle peut-être plus proche de ton boulot avec la scène industrielle post-underground de l’époque, non ?
Non… Si ce n’est l’image du soldat. Mais en soi, ce n’est pas spécifiquement industriel. La chanson est très mélancolique. Elle ressort peut-être parce qu’elle a été enregistrée au cours d’une session différente. Mais elle n’a rien d’industriel, selon moi. Mais c’est intéressant, je me demande s’il y a d’autres personnes qui partagent ton point de vue…

En fait, pour être plus clair, ça me rappelle la scène neo-folk, plus qu’industrielle… Ce titre a été enregistré en Islande lorsque tu y étais avec David Tibet, peut-être ?
Non, mais "Crystal Nights", oui, avec quelques amis islandais également. Ce titre est sorti sur un maxi dans des versions différentes en 1988 sous le nom d’Ornamental, un projet éphémère avec Hilmar Orn Hilmarson, alias HOH, et Einar Orn "Benediction" des Sugarcubes. C’est d’ailleurs paru à l’époque sur One little Indian, le label du fameux groupe de Björk. Les autres membres qui jouent sur Cut With The Cake Knife ont également participé.

Tu as travaillé avec Björk en Islande aussi, il me semble ?
Oui, c’était de super moments passés à chanter ensemble en live et en studio. On a bossé avec David Tibet et on a posé notre chant sur l’album de Megas, un très intéressant chanteur-compositeur islandais. On a beaucoup joué avec nos voix avec Björk. Et on a passé de bons moments hors des studios et de la scène également, car on a bien accroché toutes les deux. On a même fait du camping ensemble avec d’autres amis islandais et on a pu admirer les aurores boréales, c’était dingue !

Le titre "Tibet" est inspiré par le chanteur de Current 93 ?
Oui, c’est bien sûr David Tibet. On était très bons amis.

Quel est ton meilleur souvenir de tournée avec Strawberry Switchblade ou toute seule ?
Ah, les souvenirs… Au Japon avec Strawberry Switchblade, c’était incroyable. On a été si bien traitées. C’était un vrai choc culturel, mais que de bons moments.

Je t’ai vue en concert à Paris en octobre 2010. Que te rappelles-tu de cette soirée ?
Je portais un chapeau de marin.
« Quand j’ai fait leur première partie à Glasgow, j’étais déjà aux anges, et quand ils m’ont demandé de chanter "Just Like Honey" avec eux, j’étais au paradis du rock’n’roll. C’est mon groupe préféré depuis des années. »
Tu as fait récemment la première partie de The Jesus & Mary Chain et tu as même chanté avec eux "Just Like Honey"…
J’adore ces mecs. Le plus drôle, c’est que l’on a fréquenté les mêmes endroits aux mêmes moments lorsqu’on était mômes, mais on ne se connaissait pas. Plus tard, en tant que punks, on allait aux mêmes concerts, mais chacun de nous étions timides et plutôt occupés. On a commencé à se fréquenter seulement après le split de Strawberry Switchblade. Et pourtant, chacun était fan du travail de l’autre. Quand j’ai fait leur première partie à Glasgow, j’étais déjà aux anges, et quand ils m’ont demandé de chanter "Just Like Honey" avec eux, j’étais au paradis du rock’n’roll. C’est mon groupe préféré depuis des années.

Tu as également chanté sur des disques de Felt et de The Pastels…
Encore de très bons amis. Stephen (McRobbie, leader de The Pastels -ndr) était dans notre cercle de punks avec Orange Juice et la scène Postcard (Postcard Records, label indé de Glasgow avec Orange Juice ou Josef K -ndr) à Glasgow. Lawrence (fondateur de Felt -ndr) et moi avons été un temps inséparables. Nous étions très proches et avons fait quelques bêtises ensemble. J’ai adoré travailler avec Felt. Je suis devenue fan dès la première écoute sur la compilation de Cherry Red, "Pillows and Prayers".

Tu es surtout, comme je l’ai rappelé, liée à la scène industrielle et neo-folk. Tu as en effet participé à un nombre incalculable de disques, de PTV à Current 93, en passant par Death In June, NON ou Coil. Y’a-t-il une collaboration dont tu es particulièrement fière?
Difficile, comme question. Je chéris divers moments avec eux tous. Mais c’est avec Tibet que j’ai le plus travaillé et j’ai adoré le line-up de Current 93 lorsque j’ai tourné avec eux.
« J’étais contente de saupoudrer ma magie de vilaine fée sur chacun d’entre eux. Je les ai ensorcelés. »
Comment expliques-tu que tu aies été autant sollicitée ?
Tout le monde ou presque collaborait aux projets de chacun. Alors quand j’ai fait partie du cercle, j’ai fait le même parcours. J’étais contente de saupoudrer ma magie de vilaine fée sur chacun d’entre eux. Je les ai ensorcelés.

Peut-on dire que vous formiez une famille, à l’époque ?
Tout à fait. Une belle grosse sphère de création incestueuse.

Tu es toujours amie avec Doug, Tibet, Genesis, Boyd, Paul Hampshire, alias Bee, d’Into A Circle etc. ?
Oui, mais je ne les vois plus guère. Il faudrait qu’on se bouge. Certaines amitiés sont éternelles.

Est-ce via Alex Fergusson de PTV que tu es rentrée dans ce cercle magico-industriel, ou bien en tournant avec Strawberry Switchblade ? Ou peut-être grâce à ton mari de l’époque, Drew McDowall ?
La première fois que j’ai vu Alex, c’était en 1977 avec son groupe Alternative TV. Je crois qu’ils faisaient la première partie de Chelsea (groupe punk londonien -ndr) dans notre club punk local, le Silver Thread, à Paisley, en Ecosse. J’adorais son jeu de guitare. Mais je ne lui ai parlé que des années plus tard, quand j’ai bossé avec PTV. Il écrivait pratiquement toutes les musiques du groupe, à l’époque de "Godstar", la meilleure période de PTV selon moi. J’adore ses chansons, c’est l’un des meilleurs guitaristes pop de tous les temps. Alex Fergusson aurait mérité beaucoup plus de reconnaissance pour son travail. La vie n’est pas toujours juste. Pour en revenir à ta question, j’ai rencontré la plupart de ces gens via Bee qui était mon petit lutin. Je l’aimais tellement.

J’ai lu et entendu pas mal d’anecdotes de toute cette petite famille à l’époque où une bonne partie d’entre vous habitiez chez Freya Aswynn (grande spécialiste des Runes et du paganisme, proche collaboratrice de tous les acteurs de la scène neo-folk précités -ndr) à Tuffnell Park à Londres. Il y en a une qui te vient à l’esprit, là ?
Je revois Freya vociférant dans l’appart pour faire en sorte qu’Odin se présente à moi plutôt qu’à elle (rires)... Ou Tibet descendant une bouteille de vodka avant de faire une montagne de Oui-Oui (Il collectionnait diverses figurines et poupées à l’effigie du personnage -ndr) et d’y mettre le feu, ainsi qu’à l’appartement du même coup. Et Doug qui était persuadé qu’un loup rôdait à sa fenêtre. C’était une période de pure folie.

Et j’ai lu dans "England’s Hidden Reverse" de David Keenan que Tibet aimait que tes doigts saignent sur ta grosse guitare immaculée lorsque tu étais sur scène avec Current 93…
C’est une Fender coronado blanche. Je jouais "Christ and the Pale Queens" à l’aide d’une bague que j’avais à l’époque. Ça faisait un son génial et un boucan d’enfer. À mesure que la chanson devenait de plus en plus apocalyptique, je commençais à frapper ma guitare avec mes poings jusqu’à ce que je saigne. Tibet adorait ça, car il y avait du sang visible sur toute la guitare. J’interprétais cette chanson comme cela à chaque fois, en saignant pour lui.

Dans les nineties, tu as formé Spell avec l’artiste noise et controversé Boyd Rice, dans lequel vous exploriez votre amour pour les yéyés et la pop des années 60. Il y a eu aussi Sorrow, plus dark folk. Et une jolie reprise de The Normal. De ces divers projets, il y en a un que tu préfères ?
J’ai adoré Spell. Ce n’était que du bonheur, aucune pression. Les chansons étaient déjà écrites, c’était facile. Tu n’as aucune pression quand tu fais des reprises. "Warm Leatherette" de The Normal a toujours été une de mes chansons favorites. Daniel Miller est un super mec. Sorrow, par contre, c’était mon bébé. Je composais avec mon second mari, Robert. Je voulais faire quelque chose de plus exigeant sur le plan vocal. Je ne saurais dire quel est mon titre préféré de Sorrow.

Tu as des nouvelles du Japonais Keiichi Kakiuchi ? Dans "England’s Hidden Reverse" toujours, on peut lire que tu aurais pissé sur la porte de son bureau ?
En effet, il ne voulait pas me payer mon billet de retour (Kakiuchi a organisé une tournée de Current 93 au Japon en 1989, mais il a omis de les payer -ndr). Douglas et moi avons vidé son magasin et sorti tout son stock dans la rue, sous la pluie. Apparemment, il s’eétait enfui à Osaka. Doug en a eu marre d’attendre et a fini par acheter lui-même son billet. De mon côté, je me suis débarrassé de Keiichi et j’ai tiré la chasse, si je puis dire.

Je peux me tromper, mais il me semble que Jill et toi avez inventé le style gothic lolita, si présent encore là-bas.
Je pense aussi.

Tu es toujours aussi connue et adulée au Japon ?
Ils étaient fous de nous à l’époque. Mais aujourd’hui ? Il faudrait que j’y retourne pour voir. Mais j’imagine que j’y ai encore une certaine réputation.

Quels souvenirs as-tu gardé de tes soirées au club fétichiste Skin Two et au fameux The Batcave ?
Bah, j’aimais bien y emmener ma famille de Glasgow ou y donner rendez-vous à des journalistes, c’était rigolo. Ma sœur et son mari flippaient un peu.

Des rumeurs parlaient de la sortie d’un album de The Poems, groupe punk que tu avais à tes débuts avec ton premier mari Drew McDowall et dans lequel tu officiais à la batterie. Qu’en est-il ?
Oui, je jouais effectivement de la batterie dans mon premier groupe, mais je faisais aussi un peu de chant. Avec Drew, on n’a pas encore décidé si c’était une bonne idée de l’exposer au monde.

Tu es donc encore en contact avec lui ?
Oui, on continue de se voir quand il passe par le Royaume-Uni. On a un enfant ensemble et même des petits-enfants. Et on se parle via Internet ou au téléphone.

Drew a fait partie de Coil et tu as toi-même participé à quelques unes de leurs chansons…
Oui. Et Sleazy a failli faire un clip pour Strawberry Switchblade. Mais Jill n’aimait pas mes nouveaux amis. En tout cas, pas ceux qui s’intéressaient comme moi à tout ce qui tourne autour du "magick" (Coil et leurs amis étaient férus de magie et d’occultisme et parlaient de "magick", mot dont l’orthographe leur appartenait, tout comme pour le mot "musick" -ndr). Cependant, je ne connaissais pas encore Coil. Je pense que la première fois que j’ai rencontré Geff (John Balance -ndr), c’était pour la session photo pour la pochette de "Earth Covers Earth" de Current 93. On est devenus amis, direct.

Comment ça se passait avec eux quand vous collaboriez ensemble ?
Je faisais ma part, mais je ne savais jamais ce que ça allait devenir, c’était plutôt cool. Ce qu’ils pouvaient faire avec le son était incroyable. Sleazy était l’homme tranquille, au contraire de Geff avec qui j’avais beaucoup de choses en commun en dehors de la musique. Nous sommes tous les deux nés dans des asiles psychiatriques. On s’entendait super bien. Nous parlions pendant des heures au téléphone. Parfois, Sleazy m’appelait si Geff en avait besoin mais qu’il était incapable de le faire lui-même. Sleazy savait que je pouvais le calmer, le rassurer, le sécuriser, le ramener à la raison. C’était mon double masculin.
« Nous allions aussi souvent à la chasse aux champignons dans les bois près de chez moi ou aux alentours. On se préparait tout un assortiment pour le petit-déjeuner. »
Quel est ton premier souvenir lié à Coil ? Ou le meilleur ?
J’en ai plein. Geff et moi aimions sortir et chanter sur la colline en faisant des bruits aussi merveilleux qu’étranges. On en a enregistré quelques-uns pour "Rosa Mundi". Nous allions aussi souvent à la chasse aux champignons dans les bois près de chez moi ou aux alentours. On se préparait tout un assortiment pour le petit-déjeuner.

Vous échangiez beaucoup sur le thème du "magick" ?
Geff et moi, oui . Mais sur ce point, je reste très discrète, cela demeure privé.

Il paraît que tu as été payé en ecstasy quand tu bossais sur "Love’s Secret Domain"…
Quant tu travailles avec des amis, il n’est jamais question d’argent. Tu passes juste du bon temps. Et oui, on a pris de l’ecstasy au studio tout en enregistrant ensemble. Sleazy, malgré son surnom qui pouvait effrayer au premier abord, était l’une des personnalités de la musique la plus agréable et charmante que j’ai jamais rencontré… C’était un grand homme, tranquille, presque timide et facile à vivre. Calme et vrai. Doux aussi…

Tu rebosses avec le Canadien electro-acousticien Shawn Pinchbeck, en ce moment…
Oui, Shawn et moi espérons sortir notre première œuvre ensemble nommée GEM en 2016. On aimerait aussi tourner ensemble. C’est long, mais je suis toute excitée à cette idée. Je travaille également sur un nouvel album solo, je serai donc très occupée l’an prochain, avec tout plein de concerts. Ca va me faire du bien, j’avais tendance à être un peu solitaire ces jours-ci.