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Chroniques Express
OHMelectronic

Interview réalisée par Bertrand Hamonou

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Label Artoffact

English version of the interview

« OHMelectronic »

[Artoffact]

Sortie le 22 février 2019

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Après un très remarquable et remarqué premier album sous le nom de Öhm en 2013, le prolongement d’une amitié née lors la participation à "Improvised Eletronic Device" de Front Line Assembly et "Voyeur" de Noise Unit, les Canadiens Chris Peterson et Craig Huxtable reviennent avec un nouveau disque, un nouveau nom, de l’énergie à revendre et de nouveaux projets plein les synthétiseurs. Nous avons voulu savoir ce qui a un jour poussé ces deux musiciens issus de la légendaire scène electro industrielle de Vancouver à associer leur créativité pour monter Öhm ensemble, puis enregistrer ce deuxième "OHMelectronic" puissant et précis, au travers d’un long entretien en toute simplicité qui évoque également la vie de famille et les conditions de vie des musiciens au vingt-et-unième siècle.

Chris, Craig, vous avez travaillé tous les deux sur "Improvised Eletronic Device" de Front Line Assembly et sur "Voyeur" de Noise Unit  avec Bill Leeb en 2005 et 2006. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous associer pour monter Öhm  plutôt que de travailler sur un nouvel album de Noise Unit ?
Chris : Je pense que l’album de Noise Unit album fut plus décisif que n’importe quel autre événement, et c’est ce qui nous a motivé à travailler ensuite sur quelque chose de totalement neuf. Craig est arrivé avec un clavier, et nous avons obtenu des résultats géniaux très rapidement, avec ses séquences, ses accords et son phrasé. Tu sais, on n’a jamais eu l’intention de monter un side-project de Front Line Assembly après avoir bossé sur «Voyeur» de Noise Unit. Craig est l’une des personnes les plus talentueuses avec lesquelles j’ai pu travailler, et nos compétences se complètent parfaitement. Pour ma part je n’ai jamais eu envie d’être un artiste solo, c’est bien plus amusant de partager ça avec d’autres, sans problème d’égo. Quand nous sommes en désaccord, nous sommes comme un courant qui se déplace autour d’un obstacle et qui avance malgré tout, ce qui constitue un bon test pour toute relation de travail. J’accorde beaucoup de crédit à mon travail au sein de FLA, mais tu dois comprendre que c’est le truc de Bill, ce qui me convient bien. OHMelectronic est notre propre truc à nous avec Craig, et c’est là toute la différence que je vois entre travailler pour quelqu’un et travailler avec quelqu’un. A un moment, tout artiste faisant partie d’un groupe veut en sortir pour faire son truc, et c’est ce que je fais avec Craig et OHMelectronic.
Craig : Quand nous avons bossé sur le Noise Unit, Chris et moi avions déjà pas mal parlé de travailler seulement tous les deux ; l’alchimie entre nous fut instantanée. La façon dont "Illicit Dreams" est né (le premier titre sur l’album "Voyeur" de Noise Unit -ndlr) fut magique, nous étions si excités de voir à quel point il était simple de travailler ensemble. Quand on me parle de ma brève apparition avec Front Line, j’ai l’impression que ma connexion avec le groupe est mal comprise. J’étais impliqué avec FLA parce que je voulais travailler avec Chris et ajouter ma propre interprétation du "son de Vancouver". Je pensais avoir quelque chose à dire, et j’avais l’impression d’être allé assez loin musicalement avec Landscape Body Machine pour être remarqué sur cette scène musicale. J’ai cosigné “Shifting Through the Lens” avec Jeremy Inkle, mais il n’y avait pas de place pour moi qui ai des opinions fortes, et je voulais aussi participer à la prochaine évolution de la musique électro-industrielle. Chris et moi travaillons de manière très démocratique : la meilleure idée gagne et c’est tout. Ohm est l’endroit où nous pouvons travailler de cette manière et je n’ai aucun regret sur la façon dont les choses se sont passées.

Vous vous êtes rencontrés en 2005 et le premier album "Öhm" est sorti en 2013. Pourquoi est-ce que cela a été si long ?
Chris : Nos vies respectives étaient plutôt chargées, à l’époque j’étais impliqué dans pas mal de productions et de tournées, ça nous a donc pris pas mal de temps avant de nous décider à monter le duo. Quand on a fini par se lancer, ça a été simple : j’envoyais un brouillon d’une minute de musique ambient à Craig qui en une heure me renvoyait un titre complet ou presque. Cette alchimie instantanée était toujours là après toutes ces années, et après un bon nombre d’échanges de fichiers, nous nous sommes rendu compte que nous nous étions lancés. Comme Craig habite à Victoria et moi à Vancouver, nous passons peu de temps ensemble dans la même pièce, et nous avons donc de chance d’avoir ces interactions qui se passent à la vitesse de l’éclair.

Je m’attendais à un disque instrumental à la manière des derniers Noise Unit la première fois que j’ai écouté "Öhm". J’ai été surpris d’y trouver des paroles et des refrains accrocheurs sur la plupart des titres. Comment est-ce arrivé ?
Chris : Craig a perdu à la courte paille en ce qui concerne les vocaux, mais en vérité je n’avais même pas l’intention de m’y essayer : ce serait abominable (rires). Nous aimons les titres instrumentaux, mais comme nous aimons également jouer live, avoir des paroles nous semblait essentiel. Je pense que c’est plus drôle d’incorporer cet élément dans notre musique, ça aide clairement à faire passer le message du morceau et ça donne aux gens quelque chose de plus substantiel à quoi s’accrocher. Nous pourrions probablement écrire bien plus de titres instrumentaux, mais ce n’est pas à cela que nous avons envie de nous consacrer en ce moment. Il y a tellement à dire, et je suis ravi que Craig ait accepté de le faire.
Craig: Je chante depuis que je suis gosse, mais je ne me suis jamais imaginé comme chanteur sur ma propre musique. J’ai toujours trouvé que ma voix était trop douce pour la musique que nous faisons, et j’ai toujours pensé que les synthétiseurs étaient ma seule voix. Donc le jour où j’ai accidentellement chanté quelque chose devant Chris, je ne savais pas encore que le job était pour moi. Mais c’est un sacré cadeau d’avoir Chris qui m’encourage dans cette voie. C’est quelque chose que nous avons découvert de manière organique et qui a largement contribué au son de OHM puis à celui de OHMelectronic. Nous ne planifions jamais rien, mais il arrive que la vie planifie pour nous des choses auxquelles on ne s’attendait pas.

Il y a d’ailleurs les deux courts instrumentaux "Godspeed" et "Redshift" que je trouve essentiels à l’écoute de l’album. Vous en avez beaucoup en stock ?
Chris : Il y en a des bouts ici et là, mais nous sommes économes et dès lors que nous décidons de leur faire subir l’étape de production, très peu finissent à la poubelle. Je suis d’accord avec toi sur le fait que les instrumentaux sont très importants dans le contexte de l’album. Ils offrent à l’auditeur la chance de pouvoir réinitialiser ses oreilles et ils séparent également le disque en deux actes distincts. Je les trouve moins fatigants, mais c’est juste ce qui nous semble naturel à faire, ce n’est pas forcément un schéma que nous suivrons pour chaque album. Ce serait sympa de faire plus d’instrumentaux, mais nous l’envisagerons lorsque nous aurons plus de temps devant nous.
Craig: N’importe quelle œuvre mérite d’être intéressante et dynamique tout en suivant une progression qui raconte une histoire à l’auditeur. Tous mes disques favoris proposent ce genre de flux, de circulation si tu préfères ; même s’il s’agit d’une collection de singles, il faut que ça t’emmène quelque part. Si tu te penches sur nos catalogues respectifs à Chris et moi, tu verras que nous avons toujours inséré des morceaux ambient pour faire le pont entre des mouvements distincts d’une manière très traditionnelle. Le côté ambient fera toujours partie de notre son.

« Je dois maintenir un équilibre dans ma vie, en vieillissant je me garde du temps à passer avec ma femme, mes amis et ma famille, laquelle devient plus importante alors que le temps semble accélérer et file à toute allure. »
Quatre ans séparent "Ohm" et "OHMelectronic". Qu’est-ce qui vous a occupé tout ce temps ?
Chris : Nous faisons nos propres plans et il arrive que la vie elle-même fasse les siens. Pendant cette période j’ai perdu deux amis très proches avec lesquels je travaillais : Tod Law de Unit 187 et Jeremy Inkel de FLA. J’ai passé du temps à assembler les travaux inachevés de ces deux âmes merveilleuses pour ceux qu’ils ont laissés derrière eux. Et puis il y a le simple fait de m’en tirer tout simplement au quotidien, avec la stabilité d’un travail, dans ce qui est aujourd’hui l’une des villes les plus chères où vivre sur la planète. Et j’ajoute que je suis également impliqué dans d’autres projets comme Decree et Living Room Project, qui me permettent de garder la tête hors de l’eau et d’avancer. Je dois maintenir un équilibre dans ma vie, en vieillissant je me garde du temps à passer avec ma femme, mes amis et ma famille, laquelle devient plus importante alors que le temps semble accélérer et file à toute allure.
Craig: Des événements nous sont arrivés de manière individuelle et collective. En ce qui me concerne, j’ai décidé de placer mes enfants et ma partenaire en priorité durant des moments difficiles que nous venons de traverser. La famille passe toujours en premier. Ensuite, créer de la musique n’arrive pas toujours lorsque tu le souhaites. Nous savions ce que nous voulions dire et comment ça allait sonner, du moins dans nos têtes, mais tu ne peux pas le faire sans les chansons. Et les bonnes chansons se doivent d’être bonnes. Ça ne nous intéresse pas Chris et moi-même de sortir un album qui ne nous challenge pas, ni nous ni notre public. Il m’a fallu me placer dans des nouveaux territoires inconfortables comme à l’époque du premier disque. Chris a quant à lui dû créer une nouvelle approche pour notre son. Je suis ravi du résultat car nous avons trouvé quelque chose de nouveau à dire ainsi qu’une nouvelle manière de le dire.

Et qu’est-il arrivé à la vidéo du titre "Uppercut", qui a été tout d’abord bannie de YouTube avant d’y revenir ?
Craig: Alors ça c’est un mystère : nous ne savons toujours pas si ce sont les images ou le message de la chanson qui a reçu une plainte. La vidéo était sur notre chaîne YouTube depuis plus d’un an sans aucune plainte lorsque tout à coup elle a disparu. J’ai fini par recevoir un email de la part de YouTube pour m’avertir qu’une plainte avait été déposée à propos du contenu de la vidéo. C’est ridicule parce que notre vidéo réalisée par Joey Chaos de Bad/Good, un de nos collaborateurs de longue date, était faite de tonnes d’images récupérées sur les chaines d’infos de nuit. YouTube l’a retirée pendant quatre mois avant de la remettre online juste avant Noël sans aucune explication.

Vous avez changé votre nom de Öhm en OHMelectronic parce qu’il était difficile de vous trouver sur internet. J’ai essayé et j’ai trouvé qu’il existe un autre groupe qui s’appelle Ohm, formé par le guitariste de Megadeth. Avez-vous également subi des pressions pour changer votre nom ?
Chris : J’ai simplement pensé que notre nom avait besoin d’un petit réglage pour devenir un peu plus spécifique à notre concept.
Craig : Je pense que lorsque nous avons commencé, nous n’avions pas la moindre idée du nombre de gens qui utiliseraient OHM comme nom, et au bout d’un moment on s’est rendu compte que c’était encombrant. Les recherches concernant notre musique renvoyaient au groupe de Chris Poland de Megadeth, ainsi qu’à un label et une pléthore de DJs… C’était devenu trop difficile de nous trouver sur le web avec tout ce bruit de fond. Nous avions déjà enregistré tous nos domaines en tant que OHMelectronic, ça nous a donc semblé une évolution naturelle.

Plus j’écoute le nouvel album et plus je me dis qu’il a été réalisé de manière à laisser plus de places aux vocaux que sur le précédent disque. Est-ce que c’est le cas ou bien est-ce que je me fais des idées ?
Chris : Oui, c’est tout à fait ça. Il y a moins d’ambiances d’arrière-plan et donc plus d’espace pour la clarté du chant. Nous nous sommes entendus cette fois pour faire un album plus agressif. Nous aimons lorsqu’un disque propose un équilibre qui fait que tous les titres ne sont pas forcément noisy, mais nous voulions cet album plus direct que le précédent sur lequel nous explorions beaucoup plus. Avec le premier, c’était parfaitement naturel d’explorer différents styles de chansons et voir ce que nous étions capables d’en faire. Et puis, je vais être honnête avec toi, et te répondre que je voulais faire un disque que je pourrais écouter à un volume délirant sans pour autant m’en faire saigner les oreilles comme le font ceux de Decree. Il y a donc une approche "less is more" quant aux nombres de parties qui passent simultanément. Par exemple, on s’est dit "Utilisons quatre éléments pour exécuter une partie plutôt que quatre éléments séparés faisant des choses différentes tout en encombrant le mix". C’était rafraîchissant de simplifier tout en intensifiant cette fois.
Craig : Quand ton premier album sonne exactement comme tu l’espères et qu’il est très bien reçu, tu finis par te demander "Qu’est-ce qu’on fait après ça ?". Des groupes ont réussi à tenir pendant des décennies en sortant la même musique encore et toujours, mais ça ne nous ressemble pas. Nous avons pris un peu de temps pour y réfléchir, chercher où nous améliorer. Je ne me voyais pas comme un frontman mais c’est pourtant ce que je suis devenu lors de la réalisation du premier album. Pour ce second, je voulais écrire des chansons plus fortes, avec des vocaux plus puissants pour les accompagner. La seule façon d’y arriver est de sortir de ta zone de confort et de pousser tes limites. J’ai rapidement réalisé à quel point c’était effrayant, et qu’il me fallait trouver une façon d’y arriver. J’ai donc emprunté quelques trucs à David Bowie ainsi qu’à ma propre expérience de théâtre, quand j’étais plus jeune, afin de créer une nouvelle version de moi-même, capable de faire cette musique, une sorte d’alter-ego. Je n’ai plus besoin d’être Craig, je peux être quelqu’un d’autre. J’ai commencé par traiter ma voix comme s’il s’agissait d’un autre synthétiseur avec sa palette de sons pour OHMelectronic, et nous nous sommes découverts une nouvelle dynamique en tant que groupe.

Il y a toujours quelque chose de cru dans vos sons, je les trouve parfois abrasifs, un peu comme s’il s’agissait de faire du punk-rock mais joué avec des machines. On les retrouve aussi sur certains disques de FLA et sur ceux de Decree. Comment fais-tu cela, Chris ?
Chris : J’aime bien la façon dont tu le formules, et ça me fait plaisir que quelqu’un remarque ce genre de détails. Craig fabrique également des sons rudes, mais de mon côté c’est largement dû à l’utilisation de mon Doepfer A-100 System (un synthé analogue modulaire fabriqué depuis 1995 -ndlr). Il ne fait rien de particulièrement bon, mais c’est une bonne base de travail. À partir de là, tout va dépendre de ce que je vais lui faire faire à partir de pédales et d’effets. Je suis plus manuel que fan de soft synths. C’est plus long à ma façon, mais je préfère les résultats ainsi que les surprises que tu obtiens parfois avec des machines physiques et que tu n’as pas avec les softs. Je possède des rudiments en électronique, comme construire un oscillateur ou un effet simple, et l’intégrer dans le sytème est très satisfaisant tout autant qu’il customise la machine. Avant d’avoir le Doepfer, je me débrouillais avec ce que j’avais sous la main et je le développais de façon intéressante, à mon sens tout au moins. J’aime bien aussi rappeler que ce ne sont ni les derniers appareils ni les plus chers qui donnent les meilleurs sons. La patience, l’imagination ainsi que des amis qui te prêtent du matériel font aussi la différence. Juste pour le fun et pour ceux que ça intéresse, le son de grosse caisse du titre "With" est réalisé via un oscillateur de fabrication maison surbaissé et compressé, etc., puis samplé. La charley provient du Doepfer, et Craig a ensuite rajouté du white noise en guise de cymbale. La caisse claire provient aussi du Doepfer, avec une seconde couche provenant de l'Arturia Mini Brute (clavier synthé analogique -ndlr). C’est le drum kit le plus dépouillé que j’aie jamais utilisé, et bon sang ce que c’est amusant de fabriquer des sons de batterie à l'aide de synthés ! Ca ne fonctionne pas sur tous les titres, mais sur celui-là c’était parfait.
Craig : Je pense que ton observation "punk-rock joué à partir de machines" vient du fait que nous avons tous les deux la même vision et que nous allons tous le deux dans la même direction, Chris et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur la trajectoire à suivre et nous nous employons à la suivre. Tout au long de nos carrières musicales respectives, nous nous sommes appliqués à n’utiliser que le minimum d’équipement nécessaire, et nous avons fait plier les machines pour qu’elles nous fournissent les sons que nous voulions. Nous adorons chevaucher sur la ligne entre le bruit terrifiant et la beauté des sons, et nous le faisons de manière si intriquée qu’après un moment la ligne devient floue et tu ne sais plus qui crée quoi.

« J’ai l’impression d’avoir écrit sur ces thèmes que sont l’aliénation, la guerre, les conflits humains et le salut pendant toute ma carrière. Même quand je n’écrivais que de la musique instrumentale, ces thèmes me semblaient omniprésents. J’imagine que ça prouve que plus les choses changent, plus elles restent les mêmes, non ?  »
J’ai le sentiment que les paroles sur ce nouvel album traitent du combat pour trouver le salut dans un monde au bord de la guerre mondiale, où le sens commun a disparu, où les humains sont aliénés. Craig, qu’est-ce qui t’inspire lorsque tu écris tes textes ?
Craig : Tu as raison à propos des paroles, et je dois ajouter que j’ai l’impression d’avoir écrit sur ces thèmes que sont l’aliénation, la guerre, les conflits humains et le salut pendant toute ma carrière. Même quand je n’écrivais que de la musique instrumentale, ces thèmes me semblaient omniprésents. J’imagine que ça prouve que plus les choses changent, plus elles restent les mêmes, non ? Toutes mes paroles ont deux faces : d’un côté, il y a un thème public que les gens peuvent comprendre et qui est moins personnel, qui traite plus d’une expérience collective comme la guerre et les conflits. De l’autre côté, chacune de ces chansons est profondément personnelle et décrit une partie de ma vie, au présent ou au passé. Prends une chanson comme "Decline" par exemple, elle traite à la fois d’une relation de contrôle tout autant qu’elle parle de la façon dont l’argent contrôle nos désirs et notre destin.

« C’est quelque chose dont nous avons besoin pour nourrir nos âmes. C’est un sacrifice chaque fois que nous décidons de créer. Si nous devions juger notre mérite musical en fonction des ventes de nos disques, nous n’en ferions plus du tout.  »
Vous avez chacun passé plus de vingt ans dans l’industrie de la musique. Qu’est-ce qui permet aujourd’hui à un artiste de perdurer, selon vous ?
Chris : En fait pour moi ça fait plus de trente ans : le temps file ! Ce n’est pas si facile de trouver cet équilibre. Il faut vraiment que tu crèves d’envie de faire et de partager ta musique si tu veux continuer à en produire. Je n’ai eu que de brefs passages pendant lesquels j’ai pu faire de la musique tout le temps, mais la plupart du temps j’ai conservé mon boulot dans la sérigraphie, jusqu’à l’an dernier. Ça me permettait de travailler sur ma musique selon mes propres raisons et selon mes termes, sans devoir accepter un concert simplement parce que j’avais besoin d’argent. La fatigue peut vraiment s’installer, mais travailler avec quelqu’un d’autre signifie que tu as quelqu’un pour te pousser lorsque tu as juste envie de regarder la télé et de tout arrêter après le boulot. Ta vie sociale rétrécit considérablement également, et tu as besoin de support et de compréhension de la part des gens qui t’entourent. Donc en fait ça dépend surtout de ta détermination et de combien tu es prêt à sacrifier pour continuer. Personnellement, je n’ai aucune envie d’arrêter, j’aime trop ça.
Craig : Pour moi c’est une question de volonté : j’ai une famille et un boulot à temps plein, et c’est un véritable challenge de trouver du temps pour écrire, jouer, trouver des concerts et tourner, donner des interviews etc. Il faut vraiment en avoir envie. Dans notre cas, je ne crois pas que nous ayons vraiment le choix, c’est quelque chose dont nous avons besoin pour nourrir nos âmes. C’est un sacrifice chaque fois que nous décidons de créer. Si nous devions juger notre mérite musical en fonction des ventes de nos disques, nous n’en ferions plus du tout.

Dans une récente interview, Bill Leeb déclarait que pour continuer en tant que groupe, il est essentiel aujourd’hui de tourner, et que c’est d’autant plus vrai que les disques se vendent de moins en moins. Vous êtes d’accord avec lui ?
Chris : Je ne pense pas que ce soit vrai pour tous les groupes. Chaque cas est unique et on continue de trouver de nouvelles façons de monétiser la musique en plus des tournées. Pour ma part, j’aimerais jouer le plus souvent possible mais il y a tellement d’obstacles, tout particulièrement au Canada. Le ratio de population en fonction de la géographie rend la chose encore plus difficile pour les groupes les moins connus. Et pour jouer ailleurs, tu te heurtes à la barrière financière du coût des permis aux US ainsi qu’à la frontière qui ressemble plus à un mur aujourd’hui. Pour ce qui est d’aller en Europe, les vols sont chers mais au moins là-bas on nous accueille. Donc : le facteur temps, les répétitions, la perte de salaire pour la plupart d’entre nous, le peu de garanties pour les clubs, le vol de matériel, le prix de l’assurance, des transports, des repas et du logement, etc. font que je me demande comment ça se fait qu’on arrive encore à organiser des tournées, et je tire mon chapeau à tous ceux qui s’y investissent, sans que leurs parents paient les factures. Si tu veux continuer en tant que groupe, à mon sens tu dois continuer à écrire de bonnes choses et espérer qu’elles finiront par ouvrir les portes et feront tomber les barrières. Pour moi, jouer live et tourner est une récompense pour tout le temps et le sacrifice qu’on y a investi, et il convient de le fêter avec les gens qui te soutiennent et qui apprécient ta musique. J’espère que nous pourrons tourner autant que possible avec OHMelectronic. Tourner peut aussi tester tes propres limites et te mettre une sacrée dose de stress sur d’autres aspects de ta vie, ce qui fait que chacun doit trouver son propre équilibre, sinon tu t’écroules et au final ça n’a servi à rien.
Craig : Je suis d’accord avec Chris, chaque groupe et chaque situation sont différents. Peut-être que les revenus de FLA sont substantiels, je ne sais pas trop. Cet argent est destiné aux groupes bien établis, grâce à des tactiques auxquelles ils n’avaient pas recours auparavant. Et pour les groupes plus récents comme nous, ça complique notre façon de présenter notre musique au public. L’industrie musicale, qu’il s’agisse des labels ou des services de streaming comme Spotify, est plus au moins bien foutue aujourd’hui et aurait besoin d’une toute nouvelle approche ainsi que d’une série de lois qui prendraient en compte les systèmes de diffusion apparus avec les nouvelles technologies. Chris et moi nous sommes rendus aussi loin que nous le pouvons avec OHMelectronic en abordant tous ces problèmes.

Vous avez joué en Europe pour la première fois l’an dernier avec OHMelectronic. Avez-vous prévu de revenir y donner des concerts lors de festivals l’été prochain ?
Craig : Nous sommes en train d’arranger quelques concerts en Europe en ce moment même, oui, mais rien de confirmé que nous pouvons annoncer pour l’instant. Nous espérons être en Europe au cours de l’été 2019 et s’il se trouve que des promoteurs sont intéressés pour nous faire jouer, ils peuvent nous contacter à notre adresse ohmelectronik@gmail.com

Avez-vous d’autres projets en cours en plus d’OHMelectronic ?
Chris : Je travaille toujours sur des morceaux pour Decree mais c’est devenu difficile de trouver suffisamment d’élan pour ce projet. Decree nécessite un espace sûr pour pouvoir enregistrer très fort, et des espaces que l’on peut se payer sans qu’ils soient absolument dégueulasses ni risqués pour notre santé sont difficiles à trouver à Vancouver de nos jours. Et puis je suis en train de terminer l’écriture d’un nouvel album de Living Room Project. Le nom vient d’une réflexion sur ce qui se passe dans mon minuscule appartement où je produis tout ce sur quoi je travaille. Beaucoup de personnages intéressants y passent de temps à autre et je m’amuse à leur assigner des tâches pour contribuer à un titre. Ma femme Kerry a accepté de s’occuper des vocaux pour tout l’album, mais Craig Jensen y met aussi son grain de sel depuis Toronto où il a emménagé il y a un an environ. Donc cette fois Kerry et moi seront le noyau pour ce nouveau disque, et je dois dire qu’elle m’a impressionné. Il y a aussi d’autres contributeurs qui nous ont aidés à le rendre surprenant. C’est vraiment marrant d’avoir un projet comme celui-là qui est essentiellement une porte ouverte pour les gens que j’apprécie, et ça leur fait de l’effet de voir comment je transforme des sessions de jam en travaux finis.
Craig : Les deux dernières années je me suis appliqué à développer mes compétences en tant que chanteur pour OHMelectronic, ça me paraît donc le bon moment pour les appliquer à d’autres projets. J’en suis à l’étape de démo pour des vocaux sur deux titres du prochain album de Damage Control, et je développe également de nouvelles idées avec Colin Cameron Allrich de Slighter en vue d’une collaboration qui devrait voir le jour cette année. Mais au delà de OHMelectronic, ce qui me plait le plus est de me consacrer à nouveau à mes projets personnels. Par exemple ça fait dix ans que le dernier album de Landscape Body Machine est sorti, et je sens qu’il est grand temps de revisiter ce projet avec de nouveaux titres et aussi une version remasterisée du premier album. Ces dernières années j’ai aussi travaillé sur un autre projet intitulé Polaris, plus soft, une sorte de mélange de synthwave et des Pet Shop Boys, et nous verrons si ça va finir par sortir.

« Si Skinny Puppy ainsi que Front Line m’ont inspiré, c’était parce que ces groupes venaient de la même ville que moi, qu’ils avaient du succès et qu’ils m’ont laissé espérer que je pourrais arriver moi aussi à faire carrière comme eux. Mais le Vancouver de cette époque est loin derrière nous, c’est devenu un endroit difficile pour les musiciens parce que la grande ville la plus proche est loin et que les USA sont devenus hostiles à tous les musiciens étrangers.  »
La scène industrielle a toujours été énorme à Vancouver depuis Skinny Puppy, Front Line Assembly, Numb et bien d’autres. Savez-vous ce qu’il y a de si spécial qui a engendré cette scène electro industrielle ?
Chris : Il y avait ici une énorme énergie dans les 80s, et la ville offrait une atmosphère bien différente de celle qui s’y dégage aujourd’hui. Tous les groupes que tu mentionnes sont d’ailleurs nés à ce moment-là. Tout y était abordable à l’époque, ce qui permettait aux gens créatifs d’y vivre et de faire leur musique. Les salles de répétitions, les salles de spectacles, d’expositions, peu importe, des endroits où vivre et travailler contribuent grandement à créer à la fois un noyau créatif et un réseau de soutiens solides pour les artistes. Je ne pense pas que la scène industrielle soit aussi développée ici que ce que les gens veulent le croire, surtout maintenant que la ville est devenue trop chère pour la plupart des artistes, que les salles de concerts ferment leurs portes et sont transformées en condominium destinés aux investissements étrangers. Je suis cependant fier de mes concitoyens Vancouverites et Canadiens qui ont réussi sur la scène internationale, mais c’est difficile d’expliquer pourquoi nous avons autant d’artistes notables qui viennent d’ici. Je pense que l’expérience canadienne forge le caractère d’une manière unique, tu serais bien inspiré de venir passer du temps ici (sourire).
Craig : J’ai l’impression d’être arrivé sur la scène musicale de Vancouver dans les derniers chapitres de son histoire. Si Skinny Puppy ainsi que Front Line m’ont inspiré, c’était parce que ces groupes venaient de la même ville que moi, qu’ils avaient du succès et qu’ils m’ont laissé espérer que je pourrais arriver moi aussi à faire carrière comme eux. Mais le Vancouver de cette époque est loin derrière nous, c’est devenu un endroit difficile pour les musiciens parce que la grande ville la plus proche est loin et que les USA sont devenus hostiles à tous les musiciens étrangers. Rajoute à cela le fait que Vancouver est devenue l’une des villes les plus chères au monde, tant et si bien que les artistes ne peuvent plus se permettre de subsister dans un tel environnement. D’ailleurs, ça fait dix ans que je vis à Victoria parce qu’élever mes enfants à Vancouver est inabordable.

Pour finir, y a-t-il eu un disque en 2018 que vous avez préféré à tout autre, qui vous a inspiré ?
Chris : Non, personnellement je remonte le temps de plus en plus quand j’écoute quelque chose, je retourne vers les vieux classiques d’indus, ou ceux du blues, les big bands, etc. Mais il arrive que de nouveaux trucs apparaissent de temps en temps chez moi grâce à des amis qui m’orientent vers des choses comme Sleaford Mods, et qui me font sourire. Leur musique est simple, à mes yeux elle dit "Voilà ce que vous méritez", et les paroles sont hilarantes même si mon anglais britannique est un peu rouillé. Quand je suis de mauvaise humeur comme ça peut m’arriver de temps en temps, ça me remonte le moral d’entendre quelqu’un qui l’ouvre et qui balance. N’importe quoi avec une âme est plus rafraichissant qu’un tas de soft synths hyperactifs bourdonnants avec une purée de beats enregistrés en ADD, ou bien tous ces groupes d’Halloween qui produisent tellement de disques qu’on pourrait littéralement paver les rues avec ces temps-ci.
Craig : Je dirais “7” par Beach House. C’est un disque génial et ils ont tout cassé avec en live, c’est l’un des meilleurs concerts auxquels j’ai assisté depuis des lustres. C’est l’un de mes groupes préférés ces dernières années. Je suis aussi en ce moment un grand fan de bossa nova, je n’en ai jamais assez des Gilberto ! Et le swing bien sûr. Je ris rien qu’en pensant à la différence entre ce que les fans s’imaginent qu’on écoute et ce qu’on écoute en réalité. Les gens nous imaginent toujours mettre le feu à des bidons d’huile alors qu’en fait nous sirotons tranquillement un verre en écoutant Tommy Dorsey ou Benny Goodman (musiciens de jazz Américains des années 1920 -ndlr).