L'essentiel

Chroniques Express
Marc Hurtado

Interview réalisée par Yannick Blay

Marc Hurtado, fondateur du duo avant-gardiste et industriel Étant Donnés avec son frère Éric à la fin des années 70, multiplie les collaborations depuis la fin des années 1990. Que ce soit avec Alan Vega ou Lydia Lunch, en passant par Michael Gira, Gabi Delgado de D.A.F., Genesis P.Orridge, Sky Saxon, le Français Vomir ou encore le génial metteur en scène Philippe Grandrieux, Marc ne cesse de partager ses talents de compositeur-performeur, avec Étant Donnés ou en solo, ou encore sous le nom de Sol Ixent pour le meilleur de la musique sombre et de traverse.

Depuis la rentrée, l’artiste aussi solaire qu’hypnotique que ce soit sur scène ou en studio, a sorti tout d’abord un fracassant disque sur Monotype Records avec le percussionniste industriel Z’EV, puis chez Munster records en décembre ou janvier une envoûtante et brumeuse collaboration avec la harpie no-wave Lydia Lunch. Il prévoit également un album inédit d’Étant Donnés chez Rotorelief, ainsi que 4 coffrets comprenant 16 albums tout aussi inédits du duo Hurtado, cette fois chez Steinklang.

Tu as rencontré Z’EV en 1988 à Amsterdam, alors que tu étais en tournée avec ton frère et votre projet Étant Donnés. Pourquoi avoir mis autant de temps avant de collaborer ensemble ?
Jusqu'en 1998 je n'avais jamais collaboré avec une autre personne que mon frère et c'est après la proposition de collaboration d'Alan Vega, qui me parut à l'époque totalement incroyable, que j'ai commencé a travaillé avec d'autres artistes. J'ai toujours réalisé toutes mes musiques seul. Je ne sais travailler que comme cela, mais les collaborations m'ont apporté une sorte de concentration, d'objectif, d'exercice de style, qui me procurent un plaisir immense car il ne s'agit plus vraiment de collaboration, mais de fusion alchimique et magique, à l'image de deux métaux qui fondent pour n'en former qu'un.
Dans le cas de Z'EV, nous ne nous sommes jamais perdus de vue depuis les années 80. Nous nous croisions de temps à autre, avons joué ensemble sur scène, nous avons fait des marches en montagne, nous nous sommes baignés sous les cascades près de chez moi et avons toujours eu cette idée de collaboration en tête, mais sans jamais mettre de date dessus. En 2011, Sky Saxon et moi avons fondé le groupe Hidden Treasure. J'ai tout de suite pensé à Z'EV pour les percussions, car j'ai toujours ressenti sa musique comme reliée au psychédélisme, à la poésie, avec cette très grande force spirituelle délivrée par les vibrations enchantées de ses percussions. Malheureusement, après quelques mois de travail, Sky Saxon décéda brutalement, quelques jours avant sa venue en France pour une tournée et l'enregistrement de l'album. Ce fut l'élément déclencheur d'un début de travail avec Z'EV, poussé par l'énergie de ce projet suspendu à tout jamais entre les étoiles.
Sue Rynski

Z’EV est quelqu’un avec qui il est facile de travailler ? Qu’attendiez-vous de ce projet avant de vous mettre au travail ?
Travailler avec Z'EV sur cet album fut une expérience extraordinaire, d'une limpidité inouïe. Je lui ai envoyé de la musique, il m'a renvoyé des percussions enregistrées sur celle-ci et j'ai enregistré ma voix dessus, tout simplement, sans discussion sur le projet, ni plan pré-établi. La musique de Z'EV possède cette puissance spectrale lumineuse qui m'a toujours ébloui. Je n'attendais rien de spécial de notre projet car je savais que rien ne serait préparé à l'avance et que tout nos sons allaient se mettre en place à la façon d'un Rubik's Cube et que l’on trouverait la bonne combinaison sans intervention consciente, mais plutôt une organisation spirituelle inconsciente totalement magique. Et ce fut le cas.

Vous êtes-vous surpris mutuellement ?
Je ne peux parler à la place de Z'EV, mais pour ma part, oui, totalement. J'ai été sidéré par la précision et la grâce absolue de ses percussions, son timing parfait et surtout cette incroyable synchronicité alchimique dans le mariage de nos deux sons ; ce magma sonore m'a totalement transporté dans l'écriture et l'enregistrement de ma voix.

Que peux-tu nous dire sur le matériel qu’il utilise et ses installations percussives ?
Ce sont principalement des percussions qu'il construit lui-même avec des matériaux différents, surtout du métal. Il se sert de gongs, de plaques de fer, de sortes de cubes de métal troués dans lesquels il frotte des couteaux, d'énormes tambours qu'il frappe et caresse avec des maracas qu'il a remplis de billes de fer, de cylindres de fer attachées entre eux, d'objets en bois, bref tout un tas d'instruments mystérieux qui produisent un son unique.

Il y a une œuvre de Z’EV ou un disque auquel il a collaboré que tu aimes particulièrement ?
J'aime absolument tous ses disques, j'adore aussi ses collaborations avec des gens comme Genesis P.Orridge ou NON.
Sue Rynski

Je t’ai entendu dire que tu t’étais efforcé de n’utiliser que des sons naturels. Pourrais-tu nous en dire plus ? Des Field Recordings ? Il y a fatalement de l’électronique et de l’électrique dans ce projet, ne serait-ce que les effets sur la voix et autres, les échanges de fichiers pour composer cet album, alors qu’entends-tu exactement par là ?
Pour être très précis, absolument tous les sons que j'ai employés pour cet album, je les ai enregistrés moi-même, dans la nature, puis je les ai ensuite déconstruits, démolis pour finalement les reconstruire et les mettre en ordre afin de constituer la matière actuelle.
Pour ce travail de reconstruction, j'ai bien sûr utilisé mon vieux sampleur Ensoniq EPS16+, pour réaliser des boucles comme je le fais depuis plus de vingt ans. La boucle est pour moi un atome qui construit le corps de la musique. La matière première est donc entièrement naturelle et c'était pour moi essentiel dans l'idée de fusion de mes sons d'air et de terre dans le feu des peaux et du métal de Z'EV.

La Nature, pas seulement dans le son, mais aussi dans les thèmes et les paroles, prédomine depuis toujours dans ton travail. Comment l’expliques-tu ?
La Nature nous entoure comme une enveloppe, c'est à dire que nous en faisons partie intégrante. Toute vie sur Terre est reliée par le sang, le vent, la pluie, les arbres, la terre, la mer, les rivières, les mains, les yeux, les bouches, tout cela ne fait qu'un à mes yeux. La nature n'est pas une source d'inspiration, elle est pour moi source d'expiration, dans le souffle, dans la vie, dans la création, elle est le « étant » et le « donné ».

"Sang" est un album long, oppressant et dense. On en sort un peu exsangue. Selon toi, c’est un disque qui t’élève de façon positive ou qui t’anéantit ou t’engloutit de manière éprouvante et vertigineuse ?
Cet album est une expérience de vie : le plaisir, le trouble, l’oppression, la libération, l'extase, la chair, l'esprit, l'éternité, le cœur, le ciel, la Terre, tout est là, et en même temps rien n'est vraiment présent, comme formant une sorte de grande matière invisible qui semble nous transporter au coeur du verbe, le noyau atomique du son.

« Sur scène je ne vois rien, je suis aveugle et ne regarde que mon intérieur. Je tente d'entrer dans le mouvement giratoire qui doit me transporter au-dessus de moi-même. Lorsque je compose, je vois essentiellement des couleurs. »
Que recherches-tu dans et par le biais de la musique ? Un état de transe ?
La transe est quelque chose que je ressens uniquement lors de mes concerts mais il est très rare, voire impossible, de sentir un tel état de transe à l'écoute d'un disque. Entrer dans la transe d'un autre ne m'est possible que lors d'un contexte de partage avec d'autres personnes. Je ne recherche rien de spécial avec ma musique, juste partager un moment de création, de destruction de la notion de temps et d’espace.
Sue Rynski

Tu as des images précises qui te viennent en tête lorsque tu composes ou lorsque tu réinterprètes tes morceaux ?
Sur scène je ne vois rien, je suis aveugle et ne regarde que mon intérieur. Je tente d'entrer dans le mouvement giratoire qui doit me transporter au-dessus de moi-même (cela peut paraître pompeux comme ça, mais lorsqu’on a vu Marc sur scène, on comprend ce qu'il veut dire -ndr). Lorsque je compose, je vois essentiellement des couleurs.

L’album débute avec « Ouvre-toi » et « Tout Tourne » le clôt. Ce sont mes deux titres préférés, je crois. Que peux-tu nous dire spécifiquement sur ces titres ?
Les titres de ce disque ont cette particularité qu'ils sont tous des interprétations de mes plus anciens poèmes écrits depuis mes 14 ans. J'avais composé les musiques pour certains d'entre eux sous le nom de Étant donnés, et je désirais leur donner une nouvelle vie.

Quelle différence y aurait-il eu, à ton avis, si ce projet avait été Étant Donnés with Z’EV ?
Il n'y aurait pas de réelle différence musicale car, à part dans les années 77 à 80 et quelques rares choses ensuite, j'ai toujours composé toutes les musiques et les textes d’Étant Donnés seul. Mais si ce disque avait été fait par Étant Donnés, il y aurait eu des débats métaphysiques avec Éric qui auraient pu, bien sûr, totalement changer la face de cet album.

Que devient ton frangin, à ce propos ?
Nous avons réalisé ensemble notre long métrage "Jajouka, quelque chose de bon vient vers toi" et avons donc beaucoup travaillé ensemble depuis 2006. Éric est photographe et expose ses oeuvres en créant des installations incroyables. Nous sommes actuellement au travail sur un nouvel album et nous espérons remonter sur scène le plus rapidement possible.

Il y a d’ailleurs une grosse actu Étant Donnés avec un album inédit chez Rotorelief et 4 boxes comprenant 16 autres albums chez Steinklang prochainement. Peux-tu nous en dire plus ?
Chez Rotorelief et Steinklang, il s'agit d'albums inédits d’Étant Donnés datant des années 77 à 82 dont quelques-uns sont les musiques de mes films 8 mm tournés à cette époque. Le reste est le résultat des milliers d'heures d'isolement devant mon magnétophone à bande 2 pistes et dont personne ne voulait à l’époque, ou bien des trucs que je n'avais même pas pensé éditer car mon intérêt principal était alors de créer sans jamais m’arrêter, sans penser à autre chose, sans avoir besoin de partager ces œuvres.
« Deux jours plus tard Lydia apprit que cet homme avait tué sa femme d'une balle dans la tête après une violente dispute à propos de son éventuelle visite avant de retourner l'arme contre lui pour se suicider. »
Des concerts pourraient suivre ? Il y a des dates à annoncer pour tes divers projets ?
Je vais sûrement faire une petite tournée avec Z'EV et je prépare actuellement des concerts avec Lydia Lunch en Europe et en Amérique du sud avec notre projet My Lover The Killer. Il y aura aussi des ciné-concerts avec mon film long métrage sur Suicide que je viens de réaliser et sur lequel Lydia et moi jouerons uniquement des titres de Suicide et Alan Vega.
Sébastien Greppo

En ce qui concerne le projet My Lover The Killer, l’album est prévu pour décembre ou Janvier chez Munster records. Le thème et l’inspiration de cet album sont assez étonnants…
Oui. Ce projet avec Lydia Lunch a une histoire très particulière.
J'avais invité durant l'été 2012 Lydia à travailler avec moi sur un album. Celle-ci m'envoya quelque temps après un très beau texte qui datait de quelques années qui s'apelle "Ghost Town" et qui parle d'un homme dont elle était tombée amoureuse à la fin des années 70. Cet homme est décrit dans le texte comme dérangé, violent et se donnant comme mission imaginaire de sauver la vie de Lydia, mais se montrant d'autant plus dangereux pour elle, jusqu'au point où elle est forcée de le quitter après qu'il lui infiltra de l’héroïne dans le bras pendant son sommeil alors qu'elle ne touchait pas à cette drogue.
Nous mettions notre projet en place durant la fin de l'été. Lydia m'envoya une dizaine de noms afin que j'en choisisse un pour notre groupe et mon choix se porta sur My Lover The Killer qui me parut très fort. Lydia qui était partie à Los Angeles pour du travail contacta cet ancien amoureux dont elle n'avait plus eu de nouvelles depuis 30 ans pour lui proposer de boire un verre car il vivait dans cette ville. Deux jours plus tard elle apprit que cet homme avait tué sa femme d'une balle dans la tête après une violente dispute à propos de cette éventuelle visite de Lydia avant de retourner l'arme contre lui pour se suicider.
Notre nom de groupe et le premier texte qui présentait cet homme devenait une prophétie écrite en lettres de sang.
Le disque tout entier prit une autre dimension et Lydia se mit à écrire l'ensemble des textes de l'album en réaction à cet événement. La musique aussi devint plus sombre, et notre collaboration se métamorphosa en un échange bouillonnant de musiques et de mots où Lydia, elle aussi, composa, joua de la guitare et mixa ses sons avant de me les renvoyer afin que je les mélange à d'autres nouvelles musiques. Les textes dirigeaient totalement la composition musicale, nos allers-retours devinrent trépidants et d'une créativité inédite pour une oeuvre qui ne ressemblait à rien d’existant.

My Lover The Killer est sexy , mystérieux et enfumé, blues et jazzy, avec du saxo, voire par endroits plus oriental avec des instruments à vent envoûtants. Ce sont des samples ou bien quelqu’un joue vraiment de ces instruments sur le disque ?
Nous avons invité plusieurs musiciens à jouer sur cet album comme David Lackner au saxophone, Sophie Noël au chant lyrique, Marc Cunningham (du groupe No Wave Mars -ndr) à la trompette et à la basse, et nous avons aussi utilisé des musiques que Lydia a enregistrées avec Terry Edwards, Ian White et le groupe We are Birds of Paradise.

« Shelter » et « Nursing Damage Junkies », ambiance Lynchienne -Naked Lynch- pour l’un, plutôt Burroughs -Naked Lydia- pour l’autre. Vous avez pensé à ces références cinématographiques et littéraires pour composer la musique de cet album ?
Je veux réaliser un film sur cette histoire et il est vrai que l'atmosphère qui se dégage de ce disque ressemble à celle d'un film noir américain. Mais pendant la composition de la musique, je n'avais en tête que le fantôme de ce criminel errant autour de nous.
François Cambuzat

Quand et comment as-tu rencontré Lydia Lunch pour la première fois ?
Je l'ai rencontré par l’intermédiaire de Marc Cunnigham en 1999, à Bilbao, un an après sa collaboration sur l'album Re-Up de Étant Donnés.

As-tu une anecdote particulière la concernant ?
J'ai milles anecdotes avec Lydia que je garde pour moi, car trop reliées à notre amitié. La seule chose que je peux révéler est que nous avons une relation très particulière, car beaucoup de points en communs nous relient. Je l’appelle Queen of Pain, elle m’appelle Master of Agony, cela veut tout dire.

Y-a-t-il des artistes avec qui tu aurais souhaité collaborer et avec qui cela ne s’est pas fait ?
J'aurais adoré collaborer avec Lou Reed. Iggy Pop est aussi une des personnes avec qui j'aimerais bien travailler.

Pourquoi le label Monotype Records pour la sortie du disque avec Z’EV? Il y a un disque sur ce label que tu aimes particulièrement ?
Monotype a été le seul label qui a accepté cet album et cela tombe bien car ce sont des gens charmants et très pro. J'aime beaucoup le box de P16 D4 qu'ils ont sorti il y a quelques années.

Que penses-tu du retour de Swans sur le devant de la scène et même de leur plus beau succès public ces dernières années ?
Je suis heureux du succès des Swans et leurs derniers disques sont formidables. J'avais organisé à la demande de leur manager leur premier concert en France, à Grenoble, au début des années 80. Il y avait 200 personnes dans la salle, mais à la troisième note de guitare et au moment de l'explosion de la batterie mêlée aux cris de Michael, la salle s'est entièrement vidée sous la puissance effroyable de leur son cataclysmique. Le patron de la salle remboursa les spectateurs et décida de ne pas payer les Swans qui, sous le coup de la colère, détruisirent une partie de la salle avant de finir au poste de police…

Et tu as tourné plus tard avec Michael Gira, notamment à Limoges pour le festival Artooz. Un souvenir particulier ?
J'adore Michael Gira, notre rencontre s'est faite à Berlin pour l'enregistrement du disque "Offenbarung und Untergang" de Étant Donnés en 1998. Nous avons réalisé un concert pour la Radio Télévision de Berlin à cette occasion, et ce fut une expérience incroyable. Je n'avais jamais vu auparavant quelqu’un d'aussi méticuleux, précis et pouvant répéter autant de temps, note par note, un concert. Il faut du temps pour que Michael vous adopte, mais une fois la barrière du feu franchie, il se livre entièrement avec une tendresse et une générosité incroyable. Lors d'une tournée ensemble, avec Étant Donnés, Éric et moi avons vu venir Michael un jour dans notre loge à Poitiers nous donner son cachet, estimant que son show était raté et que nous méritions cet argent à sa place... (ce que Marc ne dit pas, c’est qu’il avait été odieux tout le reste de la tournée auparavant et que c’était un peu sa manière également de s’excuser auprès des frangins d’Étant Donnés -ndr).

Tu vas rebosser avec Gabi Delgado ? Ton album avec lui n’est jamais sorti, il me semble… Et tu paraissais pour le coup assez échaudé par le bonhomme à l’époque…
Nous allons justement retravailler ensemble sur notre projet Neue Weltumfassende Resistance pour essayer de sortir l'album en 2016, il n'est pas sorti avant car, ni pour lui , ni pour moi, le moment n’était propice. Nous étions tous les deux trop occupés sur milles projets. J'étais déçu en effet que le disque ne sorte pas plus tôt, mais en fait, avec le recul, je trouve que c'est une bonne chose car nous devons en effet retravailler sur cet album et faire un véritable tri. Sous l'emprise de l’énergie et la joie de notre collaboration, nous avons enregistré beaucoup trop de titres, de quoi réaliser trois disques, mais nous préférons à présent en sortir un seul, imparable et concis.

Et le projet Hidden Treasure avec Sky Sunlight Saxon, il a des chances de voir le jour ?
J'ai encore l'idée de réaliser l'album posthume de Hidden Treasure, mais je dois trouver le temps pour construire cette grande oeuvre qui se voudra un hommage à un de mes héros de jeunesse et qui était devenu un ami et un frère "spirituel".