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Chroniques Express
Lihappiness

Interview réalisée par Frédéric Thébault

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« Shiyo »

sorti le 5 novembre 2015

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Lihappiness est le projet d'un seul homme, dont nous tairons le nom. Car l'homme est discret, il souhaite rester anonyme, cultivant le mystère, pour s'effacer volontairement derrière sa musique. Tout ce que nous devons savoir de lui, c'est qu'il est japonais, que sa musique est électronique et qu'elle est l'une des meilleures surprises auditives qui nous soit arrivée l'an dernier. Depuis 2010, Lihappiness poursuit son bonhomme de chemin, travaillant d'arrache-pied à construire une électro brillante, intelligente, forte en émotions. Ses deux derniers albums ("2nd Pattern" en 2014 et "Shiyo" en 2015) sont de véritables petits bijoux, et quiconque aime la musique électronique au sens large devrait y trouver de quoi faire son bonheur. De Leæther Strip à John Carpenter en passant par Orchestral Manoeuvres In The Dark, KMFDM, Simple Minds ou les Polysics ; qu'elle soit teintée de funk, d'indus, de pop, de new-wave ; qu'elle soit fun, expérimentale ou destroy ; la musique riche et complexe de Lihappiness méritait que l'on en sache un peu plus sur celui qui en tire les ficelles.

« Je croyais que seuls les musiciens professionnels pouvaient créer et jouer de la musique, mais après avoir découvert les Sex Pistols, j'ai constaté qu'existaient des musiciens qui n'avaient pas de compétences techniques et qu'il y avait une musique alternative. »
Qui es-tu, d'où viens-tu, quel est ton background musical ?
Je ne suis rien de plus qu'un Japonais ordinaire. Au départ je crois que mon premier groupe préféré a été Southern All Star, et j'écoutais aussi du jazz, Makoto Ozone par exemple, et d'autres. Quoiqu'il en soit je n'étais pas musicien à cette époque, juste amateur de musique. Je croyais que seuls les musiciens professionnels pouvaient créer et jouer de la musique, mais après avoir découvert les Sex Pistols, j'ai constaté qu'existaient des musiciens qui n'avaient pas de compétences techniques et qu'il y avait une musique alternative. J'ai commencé à ce moment-là. C'était tout à fait classique, simplement anachronique.

Lihappiness, ça veut dire quoi ?
Lihappiness est un terme inventé pour le référencement sur internet. Ça ne veut rien dire. S'il n'y avait pas d'Internet, j'aurais utilisé un nom plus simple.


Quels groupes t'ont influencé, japonais ou non ?
Il y en a tellement que je ne pourrais pas tous les nommer. J'ai été influencé par le kraut rock, la new wave/post punk, la musique industrielle, la world music et un peu de musique de danse : du reggae, du hip hop, du funk, de la house et de la techno. Et on peut y ajouter la musique populaire japonaise et les vieilles musiques de jeux. Malgré tout, je pense que l'album que j'aie le plus écouté, parmi tant d'autres, est "Tin Drum", de Japan.

Tu as sorti 3 disques, qu'as-tu voulu communiquer avec chacun, quel a été ton cheminement de l'un de à l'autre ?
Je fais juste la musique que j'ai envie d'écouter. En gros, c'est du Do It Yourself. Par exemple, si tu veux acheter un fauteuil, mais aucun de ceux que proposent les magasins ne te convient, au final tu décides de le fabriquer toi-même. Après, si le résultat correspond à ce que tu voulais, tu vas vouloir le montrer à quelqu'un. C'est la même chose avec ma musique. Concernant mes albums, le premier avait un son plus rock que les autres, parce que je voulais tout le temps jouer de la guitare pour contrebalancer les sons trop bruts de la batterie. On était en duo à l'époque avec un batteur, puis il est parti et j'ai refait à ma façon les morceaux qu'on n'avait pas publiés, ce qui a donné "2nd Pattern". Quant au dernier album, il est vraiment plus intime. "Shiyo (止揚)" signifie "aufheben" (en allemand dans le texte : "annuler", "abroger" -ndlr). J'avais un large éventail de directions à prendre, mais au bout du compte c'est devenu un obstacle. Alors j'ai essayé de résoudre mes propres contradictions. Cela a rendu l'accouchement du disque plus difficile, mais cela a aussi été une expérience enrichissante qui me servira pour le prochain.

Ta musique est d'une part sombre et violente, d'une autre un peu folle, pleine d'énergie, et enfin elle a un aspect joyeux et optimiste... c'est une bonne définition ?
Oui, tu as raison. Dans la vie de tous les jours, la plupart des gens, et moi avec, vivent en essayant de s'adapter à toutes les circonstances. Mais grâce à la musique, j'ai pu essayer d'exprimer ma personnalité profonde. Personne ne rigole, ne se plaint ou n'est en colère sans arrêt. Parfois je lis des choses sérieuses et je me perds dans mes pensées, d'autres fois je lis un manga comique et je ris tout haut. Il m'est impossible de montrer un seul aspect de moi-même.

« Je crois qu'un synthétiseur c'est comme du riz, et que les "vrais" instruments sont comme des légumes. C'est important de garder un équilibre, mais s'il n'y a que du choux dans le frigo, je vais faire avec. »
C'est de la musique électronique, mais il y a des sons de trompettes, ou des choeurs. Tu aimerais utiliser de vrais choristes ou de vrais cuivres ? Est-ce que les synthés sont un choix délibéré ou juste une solution de facilité dont tu aimerais pouvoir te passer, si tu le pouvais ? 
Je suis doué en cuisine parce que j'utilise ce qu'il me reste dans le frigo. Si je faisais de la cuisine avec des ingrédients élaborés, je crois que mon plat ne serait pas bon. J'aime les sons cheap. Je crois qu'un synthétiseur c'est comme du riz, et que les "vrais" instruments sont comme des légumes. C'est important de garder un équilibre, mais s'il n'y a que du choux dans le frigo, je vais faire avec. Ce sont des analogies. Pour te dire la vérité, je ne suis pas un très bon cuisinier.

« Pour être honnête, on trouve ce genre d'endroits à Tokyo, et c'est trop loin de chez moi, voilà tout. Donc en fait je ne connais pas grand chose à toute cette scène. »
Est-il facile de faire partie de la "scène underground" au Japon ? Y a t-il des structures pour les artistes comme toi ?

En fait, je suis même en dehors de la scène underground. Je ne connais que quelques musiciens. Je ne me sens pas à ma place dans une salle de concert, un bar ou une petite salle où les musiciens peuvent jouer. Je crois que le musicien indé type est quelqu'un qui aime jouer devant un public, dans des fêtes privées, jouer comme invité chez d'autres, qui ne dédaigne pas un pourcentage sur les entrées. Malheureusement rien de tout ça ne me convient. Pour être honnête, on trouve ce genre d'endroits à Tokyo, et c'est trop loin de chez moi, voilà tout. Donc en fait je ne connais pas grand chose à toute cette scène. Désolé.

Mais as-tu déjà joué live ?
Cela m'est arrivé dans de petites salles depuis trois ans. Mais je préfère mon studio aux concerts. Je suis plus un ingénieur ou un compositeur qu'un musicien, un performer. Ceci étant, je suis intéressé par l'improvisation. Pour info, les parties solo et rap des morceaux de Lihappiness sont quasiment improvisées.

Lorsque je t'ai contacté la première fois, tu m'avais dit aimer Martin Dupont ou des groupes français comme Ruth, Charles De Goal, Kas Product. Qu'est-ce qui te plait chez eux ?
Ils ont une esthétique de leur art. J'aime ça, et aussi leur utilisation de l'électronique. Ils m'ont beaucoup appris, et c'est bien dommage qu'ils ne soient pas mieux connus au Japon.

Quel serait ton rêve musical ?
Aboutir mon travail, devenir très connu, gagner de l'argent, voilà mes rêves. Le problème c'est qu'ils ne sont pas compatibles, parce que la vie n'est pas si facile. Alors si je devais choisir dans ces trois propositions, je choisirais la première, sans hésiter.

Et un dernier petit mot pour convaincre les Français d'écouter ta musique ?
J'ai uploadé un nouveau morceau sur SoundCloud. Il sera dans le prochain album, je serais heureux qu'il vous plaise. Pour cela je lui ai donné un nom en français. Je pense que c'est du bon français, parce que je l'ai emprunté dans un article consacré à Lihappiness.