The Chameleons

Interview réalisée par Christophe Labussière

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« "M+D=1(8)" »

[Blue Apple]

Sorti le 26 novembre 2013

Si d'autres groupes peuvent prétendre à la même longévité que The Chameleons, rares sont ceux qui bénéficient d'une telle fidélité de leur public. Le groupe de Mark Burgess nous accompagne en effet depuis maintenant 35 ans sans que nous n'ayons jamais eu à porter le moindre jugement critique sur sa carrière et sa pourtant courte discographie. Mark Burgess n'a jamais fait l'album de trop ni commis d'impair. Il n'a jamais déçu. Parce qu'il a su préserver "Script of the Bridge", "What Does Anything Mean? Basicaly", '"Strange Times" et "Why Call It Anything?" comme une forteresse, n'arrêtant pourtant jamais d'écrire, créant régulièrement de nouveaux projets, annexes, mais toujours avec application, offrant ainsi sous de nouveaux noms de multiples albums tous très honorables, sans ne jamais entacher d'aucune façon son groupe principal. Si chacun des disques de Chameleons nous a bouleversés à la première écoute, c'est la même émotion qui nous étreint aujourd'hui à chaque fois que l'on entend une seule note de chacun de ses morceaux. Un son particulier, qui dès le début s'est positionné hors du temps, hors des étiquettes, sans que le groupe n'ait pourtant jamais eu la moindre volonté de brouiller les pistes, comme si ce son était une singularité involontaire, un accident artistique sans équivalent qui leur aura permis de survivre au temps. Comme si le groupe flottait au-dessus des scènes qui se sont succédé autour de lui depuis 40 ans. Un groupe confidentiel, mais à la notoriété pourtant majeure ; le son d'Interpol a d'ailleurs en son temps puisé d'une façon appuyée dans l'âme de Joy Division et celle de The Chameleons.
Est-ce que le fait d'être originaires de Manchester et leur mépris pour tous les suiveurs de l'époque explique cette identité si particulière, c'est ce que semble nous révéler Mark Burgess dans cette interview qu'il nous a accordée il y a quelques jours, avant le passage du groupe au Supersonic à Paris le 28 mai prochain. Notre amour pour son groupe n'a d'égal que le sien.

Il y a dix ans, tu as entrepris une tournée pour les 25 de l’album "Script of the Bridge". Je vous ai vus à cette occasion sur la scène du Petit Bain à Paris, et, sauf erreur, il était indiqué sur le stand de merchandising que c’était votre dernier concert. Tu as déjà envisagé d’arrêter de jouer en live ?
Je ne peux pas dire que je n’arrêterai jamais de jouer, des raisons "physiques" pourraient m’empêcher de le faire. Et j’ai même déjà imaginé arrêter ces grandes tournées que j’ai pu faire avec ChamelonsVox, et, effectivement, il y a quelques années, j’ai fait une tournée d’adieu. Mais j’ai reçu tellement de lettres et il y a eu tellement de personnes qui sont venues me voir à la fin des concerts, en larmes, m’implorant de ne pas m’arrêter, qu’en définitive on s’est dit qu’on allait continuer encore un peu. Mais ça signifiait que je devais remettre de nouvelles idées dans le moteur, ce qui n’était pas évident. D’autant que ChameleonsVox me prenait déjà énormément de temps. J’ai tourné de façon régulière, pour ne pas dire de façon intense, ces 7/8 dernières années, et la demande de nous voir a encore augmenté ces derniers temps, on s’est même retrouvés invités à jouer en Chine ou en Australie, où nous sommes allés en janvier. Maintenant que je t’ai expliqué ça, tu ne seras pas étonné de savoir que j’ai beaucoup de nouvelles chansons en stock, et, aujourd’hui, j’ai envie de les enregistrer et partir sur des choses plus fraîches. Ça me motive énormément.

« Ça n’a vraiment rien à voir avec "Un Jour sans fin". C’est une comparaison stupide. »
Tu fais des concerts depuis 35 ans, tu as fait seulement quatre albums avec The Chameleons, tu joues toujours devant le même public, un public qui devient de plus en plus vieux année après année, comme toi, comme moi. N’as-tu jamais eu le sentiment d’être comme dans le film "Un Jour sans fin" ? Chaque matin est le même, chaque jour est le même, les mêmes choses se reproduisent sans arrêt, à toujours chanter les mêmes chansons avec le même feeling chaque soir ?
Pour être honnête, je pense que c’est un point de vue vraiment inexact de ce qu’est notre public. C’est simplement faux. Ce que je veux te dire, c’est que je vais à la rencontre de notre public, je me retrouve face à lui, et si c’est vrai que nous avons des personnes habituées à nos concerts qui nous ont vus jouer énormément de fois, d’autres nous voient sur scène pour la première fois, et certaines n’auraient jamais imaginé nous voir jouer ces chansons en live. Ça n’a vraiment rien à voir avec "Un Jour sans fin". C’est une comparaison stupide. Nous ne jouons pas exactement le même set soir après soir, tournée après tournée. Chameleons a écrit 40 chansons, pendant un concert nous en jouons 10, 11, plus quelques-unes en rappel, nous varions notre set-list chaque soir, sauf évidemment quand le concert est consacré à un album précis. Pour chacun de nos concerts, je mets tout en oeuvre pour qu’il soit unique, ce n’est jamais répétitif, jamais ennuyeux. Où que nous allions, c’est toujours complet, et je pense que ce ne serait pas le cas si les gens voyaient les choses de la façon dont tu les décris. Je ne pourrais pas jouer ces chansons si je ne les ressentais pas vraiment, et le fait que je ressente chacun de mes concerts d’une façon aussi intense, chaque soir, est la preuve de la qualité avec laquelle ont été écrits ces morceaux. La musique ne subit pas l’usure du temps.

 
Il y a quelques chansons de The Chameleons qui me transcendent comme "Soul in Isolation" ou "Second Skin". Invariablement, à chaque fois que je les entends. Y-a-t-il des chansons d’autres artistes qui te font cet effet, comme si elles avaient été écrites spécialement pour toi, même si tu n’en entends que quelques notes ?
Mon dieu oui, mais il y en a trop pour que je les liste toutes. Il y a des disques du début des 60’s et des 70’s qui me paraissent aujourd’hui aussi frais et originaux que le jour où je les ai achetés. La musique a toujours eu sur moi ce type d’effet dont tu parles.

Y-a-t-il une chanson de Chameleons qui te procurent cette sensation ?
Avec Chameleons, toutes les chansons que nous jouons me font cet effet. Et je suis d’ailleurs particulièrement fier de l’ensemble de ce que nous avons fait, c’est pour cette raison que j’y ai consacré la plus grande partie de ma vie.

 
Je me souviens d’une "vieille" interview, qui a peut-être 20 ans, où tu nous disais que ton job, à côté du fait que tu sois musicien, était de s’occuper d’un château, le gérer en l’absence de son propriétaire. Était-ce le cas ou bien est-ce ma mémoire qui me joue des tours ?
Ce n’était pas un château, mais un manoir, aux frontières de l’Écosse, qui avec ses 50 chambres avait effectivement l’allure d’un château. Ce n’était pas vraiment un "boulot", j’habitais dans le corps de garde et j’aidais le propriétaire 12 heures par semaine à restaurer l’endroit, c’était un arrangement dont j’ai profité pour écrire mon livre et de nouvelles chansons pour l’album "Paradyning". C’était entre 1990 et 1994. Si tu veux en savoir plus sur cette époque, tout est dans l’autobiographie que j’ai publiée en 2007, "View From A Hill".

Quelle différence y-a-t-il dans ta façon d’écrire ou de jouer de la musique aujourd’hui par rapport à il y a 30 ans ?
Pour moi personnellement ? Il n’y a pas de différence en termes de "qualité". C’était évident que nous n’allions pas faire un disque qui aurait sonné comme ça se faisait 30 ans plus tôt. Qui fait ça ? Nous avons tous changé, en tant qu’individu ou artiste, nous n’écoutons plus la même musique, nous ne sommes plus intéressés par les mêmes choses, mais la musique que nous avons créé, aussi différente fût-elle, ça a toujours été la musique de The Chamelons. À partir de là, rien n’a jamais changé. Je sais que beaucoup de nos fans voudraient probablement que nous fassions un disque qui sonnerait comme s’il avait été fait dans les années 80. Je trouve ça un peu frustrant. Tu peux avoir un enfant, tout aimer de ton enfant, mais lorsqu’il grandit, tu ne continues pas à lui mettre ses vêtements de bébé, et certainement pas jusqu’à ce qu’il ait 21 ans. Ça serait un peu exagéré. Le groupe a grandi, certains le comprennent, d’autres non, je ne m’intéresse pas à ceux qui ne l’ont pas admis.

« Musicalement, il y avait de grandes choses à cette époque, mais si tu ne faisais pas partie de la bonne bande, tu ne pouvais pas jouer en première partie de groupes comme The Fall ou Joy Division. Et nous n’aimions pas les gangs... »
Tu es originaire de Manchester, mais il me semble que The Chameleons n’a jamais eu de lien avec cette scène. De quelle façon tu expliques ça ?
La raison est simple, nous n’aimions pas les gangs. Musicalement, il y avait de grandes choses à cette époque, mais si tu ne faisais pas partie de la bonne bande, tu ne pouvais pas jouer en première partie de groupes comme The Fall ou Joy Division. La plus grande partie des groupes inconnus de Manchester à cette époque, pas tous, étaient des variations de Joy Division et The Fall, c’est quelque chose que je n’ai jamais compris. Tu vois ce que je veux dire… quel intérêt y a-t-il à décliner ce que font les autres ? Si tu montes un nouveau groupe, à quoi ça rime de copier l’un des deux plus importants groupes de ta ville ? En ce qui concerne nous voulions sonner comme personne d’autre, nous voulions notre propre son, nous n’avons pas intégré de bande, nous ne paradions pas avec eux pour paraître branchés, nous faisions simplement ce que nous avions envie de faire. On a tracé notre propre chemin. Je sais qu’avant sa disparition, Tony Wilson a manifesté son regret de ne jamais avoir signé The Chameleons, mais nous n’aurions jamais signé avec Factory, nous n’avions absolument rien en commun avec eux.

Si je ne me trompe pas, vous avez néanmoins déjà joué à l’Hacienda ?
Oui oui, nous y avons joué deux fois, à l’occasion d’une nuit consacrée aux groupes locaux, et nous avons d’ailleurs ramené 900 personnes. Les gens qui d’ordinaire ne voulaient pas mettre les pieds à l’Hacienda se sont déplacés pour venir nous voir. C’est à cette occasion que j’ai rencontré pour la première fois Peter Hook.

Mais tu n’étais donc pas en connexion avec Factory, Joy Division ou New Order ?
En fait, Pete et moi partageons un respect mutuel, et nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises. Mais en dehors de ça, NON.

Pendant quelques années, entre le troisième et le quatrième album de Chameleons, tu as sorti pas mal de disques sous différents noms. The Sun and The Moon, Invincible, Mark Burgess & the Son of God, Black Swan Lane, mais d’un coup tu as tout arrêté. Tu n’as plus besoin de t’émanciper de The Chameleons ?
Sous différents noms ? Ce n’est pas exactement ça, il s’agissait en fait de projets à part entière. The Sun and The Moon était un vrai projet, c’était celui que John Lever avait initié lorsqu’il avait quitté The Chameleons en 1987, et, lorsque j’ai quitté le groupe un mois plus tard, John et ses deux comparses m’ont demandé de les rejoindre. Invincible était aussi un vrai projet, une collaboration avec le Corse Yves Alatana. Même chose pour The Sons of God était, de nouveau avec John, Yves et Neil avec qui je joue régulièrement. Black Swan Lane était le projet solo de mon ami d’Atlanta, Jack Sobel qui un jour m’a invité à travailler avec lui. Black Swan continue d’ailleurs à faire de bons disques, mais mon temps avec lui s’est achevé naturellement. Je travaille sur des projets, et lorsqu’il s’achèvent, de façon logique, je passe à un autre. Ils sont tous différents les uns des autres, c’est pour cette raison que je leur donne des noms différents, pour les distinguer, pour manifester qu’ils sont différents.

Tu as travaillé à plusieurs reprises avec Yves Altana sur quelques-uns de tes sides-projects, il a même joué avec The Chameleons, quelle est votre relation à tous les deux ?
Purement professionnelle. Je l’ai recruté pour jouer de la guitare avec The Sons of God vers 1994. Puis, peu de temps après, je lui ai demandé de produire mon album solo "Paradyning", et je l’ai même crédité comme auteur des chansons tellement il m’avait aidé pour les arrangements et le production du disque. Plus tard nous avons véritablement collaboré sur l’écriture de l’Album "Venus" du projet Invincible. Lorsque John Lever a décidé de quitter ChameleonsVox, nous avions des engagements sur des concerts et Yves nous a rejoint pour prendre en charge la batterie. À partir de là il est resté derrière la batterie du groupe pendant trois ans. Maintenant, il se consacre sur son propre projet solo et nous l’avons remplacé par un musicien de Manchester qui s’appelle Stephen Rice.

The Chameleons a sorti un EP en 2013, "M+D=1(8)", tu n’as rien enregistré depuis ? Pourquoi ?
En fait, j’ai écrit environ 25 nouvelles chansons depuis, et j’envisage d’ailleurs de commencer à enregistrer cet été pour les sortir en début d’année prochaine sous la forme d’un nouveau projet.

En 1997 un nouveau groupe a émergé à New York, un groupe avec beaucoup d’influences, dont deux notables : Joy Division et The Chameleons. Comment as-tu réagi lorsque tu as entendu Interpol pour la première fois ?
J’aime bien Interpol, mais je n’ai jamais réussi à entendre l’influence de The Chameleons dans leurs disques. Beaucoup de personnes m’ont pourtant dit qu’il y en avait, mais je ne parviens vraiment pas à les entendre. Peut-être est-ce que c’est parce que je suis DANS The Chameleons, et que je suis trop proche de notre musique pour m’en rendre compte. En revanche, quand j’écoute Interpol, j’entends Joy Division ,mais en ce qui concerne Chameleons, je ne vois vraiment pas ce que veulent dire les gens.

Quels sont les groupes que tu apprécies en ce moment ?
J’aime beaucoup la scène underground de San Francisco d’où ont émergé il y a cinq six ans des groupes comme Blasted Canyons, Wax Idols, Grass Widow, ou The Oh Sees. J’adore Girls Names, qui je pense sont originaire d’Irlande, mais je ne le jurerai pas (le groupe est en effet originaire de Belfast en Irlande du Nord -ndlr). En janvier j’ai vu à Pékin un groupe incroyable, qui en fait faisait notre première partie, mais le nom m’échappe (Birdstriking -ndlr), ils ont été produits par un des mecs de Brian Jonestown Massacre qui me les avait présentés.

En 2002 tu as sorti un album acoustique de The Chameleons, tu l’avais baptisé "This Never Ending Now". Tu me confirmes que tu n’arrêteras jamais ? Qu’est-ce qui pourrait mettre fin à l’histoire de The Chameleons ?
Je ne sais pas. Une collision avec un astéroïde ? Une pandémie ? Une invasion extra-terrestre ? Qui peut le dire ?