L'essentiel

Chroniques Express
Christian Death

Interview réalisée par Yannick Blay

Photos D.R.

Réalisé très peu de temps avant les terribles attentats à Paris, cet entretien a aujourd'hui un goût amer et quasi prémonitoire. Si Valor, chanteur-guitariste-compositeur de la formation apocalyptico-mystico-gothique américaine, a toujours évoqué dans ses disques la menace des religions, ses propos, lors de cette interview et de son concert parisien du 12 novembre, prennent aujourd'hui un sens relativement prophétique. Il faut néanmoins reconnaître que ses prêches sont parfois semblables à celles de certains complotistes, et que, aussi adorable soit-il, Valor s’écoute parfois un peu trop parler... L’éternel jeune homme n’en demeure pas moins attachant, passionné et passionnant lorsqu’on l'interroge sur les thèmes de son nouvel album "The Root Of All Evilution", et on s'amuse à l'entendre faire d’étonnantes comparaisons, lorsque par exemple il rapproche le pouvoir des majors labels à celui de l’Empire Romain…

Pour certains, Christian Death s’arrête au départ de Rozz Williams en 1985, fondateur charismatique du groupe au début des années 1980, et disparu bien trop tôt pour cause de mal de vivre insoutenable.
Pour d'autres, Valor, qui a transformé son ancien groupe Pompeii 99 en une nouvelle incarnation de Christian Death lorsqu'il a rejoint Rozz pour leur chef d’œuvre commun, le flamboyant "Catastrophe Ballet", a eu grandement raison de poursuivre l’œuvre après leur séparation en 1985.
Une chose est certaine, Valor a un véritable talent d’écriture et l’album "Atrocities", le premier sans Rozz, en atteste de la plus belle et la plus sombre des manières. Ensuite, il y a eu à boire et à manger, avec des albums qui peinaient à satisfaire complètement, surtout après le départ de Gitane Demone et l’arrivée en 1994 de Maitri, devenue aujourd’hui membre incontournable et omniprésente du groupe.
Il n’empêche, la venue à Paris du groupe demeure pour moi un événement et, en vieux fan, je décide pour l’entrevue d’arborer un pin’s en métal datant de la première fois où j'ai vu le groupe surscène, et représentant leur fameux logo Christique -pour me la péter devant le groupe, même si une des branches est cassée. Bien m’en a pris car sitôt arrivé pour l’interview, Valor m’offre le sien, attaché autour de sa coiffe en cuir qui le fait ressembler à un chef ou prêtre inca gothique…

Valor Kand (chant/guitare) : Je ne peux pas t’imaginer te promener avec notre logo à moitié cassé, ce n’est pas possible. Je te donne le mien… Ça risque de me prendre du temps pour l’enlever, par contre. Cela fait longtemps qu’il est fixé à cette coiffe. C’est le tout premier pendentif que j’ai sorti du sac quand je l’ai fait fabriquer pour la première fois.
Maitri : Ceux-là ne cassent pas facilement.
Valor : Oui. Celui que tu as, Yannick, avait été fabriqué par une compagnie anglaise bien décevante car leur produit était très fragile. Celui-là, tu peux t’amuser à sauter dessus à pieds joints, si tu veux, tu peux même rouler  dessus avec un bus. J’en ai jamais vu un seul de cassé. Tournes-toi, je vais te l’attacher…
Thierry Boucanier (un des grands manitous des soirées gothiques parisiennes, organisateur du concert au Bus Palladium et de l’interview) : Valor, tu aurais peut-être dû attendre ses questions avant de lui filer.

Maintenant, je ne peux plus oser faire de vraies critiques, merde (rires)…
Valor : Si les questions sont mauvaises, j’arriverai bien à le lui casser, t’inquiètes (rires).

Bon, passons donc maintenant la brosse à reluire. J’aime beaucoup le titre et le concept du nouvel album "The Root Of All Evilution"… Le jeu de mot me plait. On peut comprendre, je suppose, que l’évolution ou le progrès sont le mal, mais aussi que c’est parfois le mal qui crée l’évolution et le progrès…
Valor : Oui. Et c’est aussi une allusion au jardin d’Eden. Le début de l’Humanité, d’où on vient… Qu’est-ce que le Mal, philosophiquement parlant ? Selon les Chrétiens, selon l’Islam ou selon toutes les autres religions. Je ne pense pas que le Diable existe, mais le Mal en lui-même, est partout : guerres, attentats... Le Mal, c’est l’Humanité. Leur évolution, ainsi que leur prospérité, est commune. Le Mal ne peut disparaître qu’avec l’annihilation de l’être humain. Je parle de tout cela dans mon disque, le Ying et le Yang, la dualité de la mort et de la vie, du bien et du mal etc. (Maitri se décompose. On sent qu’elle n’a pas ou plus du tout envie de parler de ça. Elle me dira à la fin de l’entretien qu’elle aurait aimé que l’on parle plus musique, que l’on fasse plus de "promotion" sur le disque et moins des thèmes et paroles du disque. Mais étant donné que je ne suis pas spécialement fan des compos de ce dernier album, ça me va plutôt bien -ndlr). J’évoque les créationnistes également et leur interprétation très personnelle de la Bible selon laquelle Dieu est à l’origine de tout. Ils ont besoin de substance pour leurs arguments afin de collecter des fonds et de nouveaux fidèles. Et aujourd’hui, leurs arguments sont pseudo-scientifiques et vont à l’encontre du concept de Darwin. Je ne dis pas que Darwin a raison ou que telle ou telle science est exacte, on ne fait que poser des questions. Je n’ai pas les réponses. D’où on vient ? Qu’est-ce qui est à l’origine du mal ? Les démons ou simplement nous, les humains ? Tout ce que l’on veut, c’est être heureux. Mais il y aura toujours une minorité de personnes qui voudront profiter de toi et de ta gentillesse pour te déposséder. Quand cela arrive, c’est un véritable choc. On a tous été trompés ou volés un jour dans notre vie. La notion de confiance alors s’effrite et le doute commence à prédominer. On est tous des victimes en puissance d’une minorité de gens. Le pouvoir et l’argent est détenu par quelques milliers de personnes qui manipulent et dirigent les milliards d’humains restants. Le mal vient de là, selon moi. Mais je n’affirme rien.

Parfois, c’est juste la bêtise et l’étroitesse d’esprit qui créent le mal…(Maitri et Jason, le batteur du trio, parlent dans leur coin, complètement absents et désintéressés par l’entretien. Ils finiront par sortir de la salle quelques minutes plus tard).
Tout à fait ! L’ignorance est dangereuse. C’est ce qui conduit les gens de Daesh vers la mort. On leur dit que c’est bien pour eux et pour Dieu et ils sont prêts à tout avaler. C’est bien pour leur patrie et aussi, soi-disant, pour leur famille. Ces mensonges envoient de pauvres gens à la mort. Et quant ils reviennent vivants de la guerre, on leur crache dessus. Comme les anciens du Vietnam… À travers l’histoire, cela n’a été que ça, depuis l’Antiquité à aujourd’hui, tout est histoire de manipulation par une minorité afin de satisfaire leur avidité. Nous sommes les victimes de ces gens bien éduqués qui n’ont aucun remords. C’est eux le mal incarné. Je fais un rêve récurrent, la nuit. Je rêve d’un guerrier Mongol grand et fort, faisant partie de la Horde d’Or, qui a une lame dans chaque main. Il court vers moi et, en chemin, taille en pièces tous les gens sur son passage (Valor a fait des concerts au début des 90’s harnaché de deux sabres sur scène, selon les souvenirs d’un ami. À vérifier. -ndlr). Je ne suis pas spécialement sa cible, je suis juste moi aussi sur son chemin. Il ne ressent rien, il est juste guidé par l’adrénaline, tout comme ces gens dont je parle qui n’ont aucun remords ni compassion. Sauf que mon guerrier Hun n’est qu’un instrument, il est aveuglé par ses croyances tout comme un Djihadiste qui est persuadé de faire le bien et que ses terribles gestes le conduiront au Paradis. Mais il ne se rend pas compte que des gens cultivés et dénués d’émotions l’utilisent pour leur propre compte avec la plus grande froideur. Ce sont eux le mal absolu.

Les thèmes de cet album sont un peu dans la droite ligne du précédent album American Inquisition sur le plan critique et interrogateur, même si celui-ci épiloguait plus spécifiquement le gouvernement Bush et le Patriot Act. Y’a-t-il des lectures précises qui ont nourri In The Garden Of Evilution ?
Au moment de la conception de cet album, je lisais Saint Augustin et je commençais à m’intéresser à Constantin 1er, le premier empereur chrétien. En 325 (l'année qui marque pour le Vatican le rattachement de Constantin au christianisme et donc, la fin du christianisme dit primitif -ndlr), l’Empire Romain se rassemble autour de la foi de Constantin et le Christianisme, et fait en sorte que l’on s’éloigne de ce fait du paganisme. Ils ont réalisé à l’époque qu’il fallait que l’Empire se concentre sur une seule religion, mais cela a mis cinq siècles à se mettre en place au début du Moyen Âge. L’influence de Constantin m’a paru profonde. Le civisme devenait plus important que tout, notamment grâce à Augustin qui mettait au premier plan l'évolution de la notion de justice, en faisant une forte distinction entre le Bien et le Mal. Seuls l’église et le libre arbitre avaient alors de l’importance. Et de 800 à l’invention de l’imprimerie par Guttenberg, l’Église régnait librement, avec l’Inquisition, la prise de Grenade et le vol de toutes ses richesses, la conquête de l’Amérique du Sud avec le support du Vatican incroyablement corrompu, Alexandre VI, etc. Avant l’invention de l’imprimerie, on est entré dans l’âge des ténèbres. L’imprimerie a permis la circulation de la Bible et les gens ont commencé à être plus cultivés et à s’intéresser à la littérature et aux textes sacrés. Les bibliothèques ont été créées donnant accès aux livres à de plus en plus de gens.
« L’État Islamique nous ramène à l’Âge des Ténèbres. En Iran, Iraq, Egypte ou en Syrie, surtout depuis le Printemps Arabe, il y a une sorte de Renaissance des extrémistes islamistes et de l’obscurantisme. »
Il est intéressant de voir que Daesh semble vouloir revenir à l’obscurantisme de cette époque pré-Guttenberg…
Exactement ! L’État Islamique nous ramène à l’Âge des Ténèbres. En Iran, Iraq, Egypte ou en Syrie, surtout depuis le Printemps Arabe, il y a une sorte de Renaissance des extrémistes islamistes et de l’obscurantisme. Ils font passer la propagande avant la culture avec des concepts et des valeurs d’un autre âge. Qu’ils détruisent les artefacts ou qu’ils cherchent à prendre le contrôle du pétrole, toutes leurs actions sont dans le seul et même but, prendre le contrôle politique et militaire, comme n’importe quel banquier. Tous ces gens cherchent à prendre le pouvoir en nous manipulant comme des marionnettes. C’est leur première motivation et ils feront tout pour cela. Les banquiers font des bénéfices sur les prêts et quand tu ne peux plus rembourser, tu perds tout. C’est comme cela que l’on perd sa maison, mais aussi son pays, comme la Grèce ou la Syrie. On ne fait qu’enrichir les banquiers. C’est d'ailleurs ce qui a conduit à la Révolution Française. Les gens ont compris que des égoïstes concentraient le pouvoir et l’argent et se moquaient du peuple.

Il nous faut donc une nouvelle révolution ! Et l’ « inquisition américaine » que tu évoquais dans ton précédent album, elle est aussi à l’origine de cet âge des ténèbres que nous connaissons aujourd’hui, non ?
L’inquisition américaine est un autre exemple… "The Roots Of All Evilution" donne une vision plus globale, moins américano-centrée. J’évoque le fait que les problèmes que nous avons aujourd'hui ne sont finalement pas très différents de ceux que nous avions autrefois. Le problème est que l’être humain ne conçoit pas forcément que l’on puisse être tous différents. Alors comme au temps des Romains ou de l’Inquisition Espagnole, on essaie te convertir de force où on te transforme en esclave. C’est ce que fait Daesh, c’est ce que font les chefs d’entreprise qui sous-payent leurs ouvriers… La technologie évolue, mais le Mal subsiste et finalement, rien ne change. Nos problèmes de guerre ne sont pas que culturels et ont pour origine des désaccords qui datent de milliers d’années. On rend les autres responsables pour la moindre de nos faiblesses et, pendant ce temps-là, on ne résout rien. Les Américains sont responsables car ils ont les armes, mais chacun de nous est responsable de tous ces actes terroristes dans le monde.
« Les États-Unis sont le seul pays ou presque à autoriser les gens à s’armer et à se défendre par eux-mêmes. En Europe, même un Opinel ou une batte de base-ball sont interdits car considérés comme une arme. Pas chez nous. »
Dans une de tes nouvelles chansons, "FEMA Coffins", tu fais bien allusion aux Camps FEMA ? (créés soi-disant sous l’administration Bush par l’agence fédérale chargée de gérer les situations d’urgence, ces camps FEMA seraient, selon certaines théories ou rumeurs conspirationnistes, destinés à réunir l’ensemble des opposants politiques en cas de mise en place d’un "Nouvel Ordre Mondial" sur le territoire américain ou dans le cadre d’une proclamation de la loi martiale. Un très grand nombre de cercueils auraient même été prévus en cas de nécessité…)
Et aux cercueils FEMA, donc. Les États-Unis sont le seul pays ou presque à autoriser les gens à s’armer et à se défendre par eux-mêmes. En Europe, même un Opinel ou une batte de base-ball sont interdits car considérés comme une arme. Pas chez nous. Aux Étas-Unis, je peux porter autant d’armes que je veux, tant qu’elles ne sont pas visibles. C’est pourquoi l’Amérique est une menace pour les autres puissances. C’est un grand pays avec beaucoup de ressources, mais il minimise sa puissance afin d’éviter des émeutes de la part de ses opposants politiques. Et les cercueils FEMA, à mon avis, existent parce que nos dirigeants ont planifié cette confrontation finale. Si elle a lieu, il y aura un maximum de morts. Ces millions de cercueils en plastique au Texas et en Arizona  sont là pour ça, pour éviter qu’il y ait des cadavres dans les rues. 

Mais tu as vu ces cercueils ?
Oui. Ils s’empilent sur 10 mètres de haut et aussi loin que tu puisses voir. Et dans chaque cercueil, tu peux placer quatre corps. T’imagines le nombre de cadavres que tu peux entreposer ? La semaine dernière, j’ai rencontré un mec qui était dans l’armée, basé en Allemagne. Il m’a dit que, selon lui, ces cercueils étaient en plastique dans le but de pouvoir être effectifs en cas d’inondation. Or, il n’y a pas de déluges en Arizona ou au Texas, c’est donc débile. Je vis dans le Maine, un des états les plus humides des États-Unis. Mais ils ne les ont pas mis là, car il n’y a pas grand monde dans cet état, au contraire du Texas. Et tout le monde est armé là-bas, voilà pourquoi les cercueils FEMA y sont entreposés. Quand on va ouvrir les frontières du Texas, ce qui va arriver à mon avis, quand toute l’Amérique du Sud va migrer vers les États-Unis, cela créera un véritable déséquilibre, tel qu’il y aura un énorme et inévitable conflit. C’est ce qu’a prévu le gouvernement Bush. Les Texans sont en effet très fiers et ne supporteront pas de se faire envahir par les sud-américains. L’ONU arrivera après la bataille et désarmera tout ce petit monde.

Waouh, tu vas loin, non ?!?
J’ai fait beaucoup de recherches pour arriver à cette conclusion. Il y a eu, il y a peu, l’opération Jade Helm : 30 000 militaires opérant en civil ainsi que des troupes de l’ONU qui faisaient soi-disant un entraînement mais se préparaient surtout à pouvoir intervenir en cas d’invasion (Jade Helm serait un énorme terrain d’entraînement militaire spécialisé dans la survie et l’évasion type Rambo. Des manoeuvres de l'armée américaine dans le sud-ouest du pays ont attisé la paranoïa de certains américains très conservateurs, tel le fameux Chuck Norris. Pour lui et pour Valor, semble-t-il, ce serait un calcul d'Obama pour désarmer les habitants du plus irréductible des États de l’Union -ndlr).

Toutes les chansons de l’album sont inspirées par ces recherches ?
"FEMA Coffins" est la plus profonde, avec "IllumiNazi", ces deux morceaux sont effectivement un prolongement du thème de l’inquisition américaine développé sur mon précédent album. Le reste est plus ambigu, moins spécifique.

"You Can’t Give It Back", que l’on trouve sur YouTube, n’est pas sur le nouvel album. Pourquoi ?
Elle ne veut plus rien dire pour nous. On ne l’aime plus trop.

Vous ne le jouerez donc pas sur scène…
Non.

Vous jouerez de vieux titres, bien sûr… Vous les choisissez en fonction des thèmes du nouvel album ou juste parce que vous avez envie de jouer ?
On a préparé une setlist qui fonctionne en un tout cohésif avec des chansons qui nous font nous sentir bien et que l’on a plaisir à jouer (ils joueront finalement lors de leur concert à Paris "She Never Woke Up", "Church Of No Return" ou encore "This Is Heresy" -ndlr).

Vous avez fait une tournée pour célébrer l’album "Catastrophe Ballet" l’an passé. Vous jouerez sûrement des morceaux de ce superbe disque ?
Oui (ils joueront le fabuleux "The Drowning" -ndlr).

Vous pensez refaire ce type de tournée "célébration" avec par exemple "Ashes" ou "Atrocities"?
On en a parlé, mais aujourd’hui, on pour l'instant se concentre sur le nouvel album. Peut-être l’an prochain. On verra.
« Quand j’essaie d’imposer mon opinion, mes interlocuteurs ou auditeurs se bouchent les oreilles, même mes propres enfants. Il vaut mieux que cela transpire plus ou moins dans une conversation. Si je m’adresse directement aux gens, ils ne m’écoutent pas.  »
Il y a des morceaux que vous ne voulez plus jouer pour une raison ou pour une autre ?
Encore une fois, notre seul critère est que l’on ait du plaisir à jouer ces chansons… Nous ne devons pas imposer nos frayeurs ou nos points de vue philosophiques. Il est préférable que les gens les apprennent par hasard. J’ai compris cela il y a très longtemps. Quand j’essaie d’imposer mon opinion, mes interlocuteurs ou auditeurs se bouchent les oreilles, même mes propres enfants. Il vaut mieux que cela transpire plus ou moins dans une conversation. Si je m’adresse directement aux gens, ils ne m’écoutent pas. Je le fais sur scène, mais j’essaie de me restreindre car les gens sont là pour passer un bon moment, pas pour m’écouter prêcher. Mais si les paroles sont partie intégrante d’une musique qui te fait du bien, tu vas à un moment donné t’intéresser aux paroles qui pourront peut-être te parler.

Je suis sûr que les fans ultimes de Christian Death boivent tes paroles…
On n’a pas beaucoup de fans. On n’est pas le plus grand groupe du monde, on est toujours très underground.

Mais vos fans sont limite intégristes parfois…
Sans doute, mais il nous faut éduquer les amis et les enfants de ces fans. Si mes paroles n’ont aucun sens, pourquoi est-ce que j’ouvre la bouche ? J’espère au moins inspirer quelqu’un qui ait envie ensuite que le monde change. Peut-être que, comme Van Gogh, je serai célèbre après ma mort. Ce que l’on dit n’a pas encore d’impact, mais ça en aura peut-être plus tard, dans quelques années ? Je préfèrerais que l’on soit reconnus de notre vivant, mais bon… Et que de nouveaux désastres soient évités… Peut-être pouvons-nous influencer certaines personnes un minimum pendant notre courte existence et atteindre de plus en plus de monde. Plus on touchera de monde et plus cela se multipliera à plus ou moins longue échéance. Et cela sans l’aide de gros labels.

Vous avez quand même un label aujourd’hui  depuis peu, non? Même si votre disque est sorti dans un premier temps par le biais de PledgeMusic (système de financement participatif, à l’image de ce qu’avait initié Einstürzende Neubauten il y a quelques années et permettant aux fans d’aider financièrement le projet artistique dans son ensemble tout en ayant la possibilité d’émettre un avis sur l’œuvre durant son processus d'enregistrement).
Oui, bizarrement, alors que je viens de dire qu’on se passait des gros labels, on vient de signer pour la première fois sur un label grec qui appartient à Warner Bros. J’ai discuté de philosophie avec le boss et c’est pour cela que j’ai signé avec eux. On a beaucoup parlé ensemble de la situation actuelle de la Grèce. Il est très patriote et je m’efforce de comprendre son point de vue alors que je ne suis pas du tout patriote moi-même. Il couche avec le Diable, Warner Bros, mais peut-être que cela nous rendra service. Il faut juste que l’on garde en tête le fait que Satan veuille aussi coucher avec nous. On continue à vivre, encore aujourd’hui, sur les cendres de l’Empire Romain. Celui-ci est devenu très puissant en se basant sur des concepts très simples. Ils apportaient leur énorme puissance en offrant trois options aux peuples conquis : 1-vous nous rejoignez, 2-on vous tue, 3-vous devenez esclave. Adhérer à l’Empire Romain est donc le meilleur choix. D’autant que si vous acceptiez la première option, ils vous dotaient de 5 acres de terre, vous pouviez continuer à pratiquer votre propre religion -en tout cas avant Constantin-, vous aviez votre propre autonomie, et vous aviez la possibilité de devenir un leader. Mais il fallait que vos enfants ou ceux qui vous suivent acceptent d’être centurions, sinon on vous tuait ainsi que vos proches. Si vous jouiez le jeu, vous aviez donc un bon moyen d’évolution au sein de l’Empire. Avec Warner, on a une possibilité d’évolution, plus l’illusion d’avoir une alternative. En fait, on n’en a pas, on vit en isolement. C’est pourquoi la plupart des systèmes politiques dans le monde fonctionnent sur le mode binaire, droite et gauche. Ça te laisse l’impression que tu as le choix, que tu peux faire la différence, mais c’est une illusion…

Un documentaire réalisé par Darryl Hell sur Christian Death est prévu pour bientôt, j’ai même cru voir qu’il était disponible sur Internet (le réalisateur aurait également sorti un CD de conversations entre Valor et lui intitulé "Closer")...
Arf… On a été exploités… C’est une des raisons pour laquelle je ne veux plus jouer "You Can’t Give It Back". Le mec qui voulait faire ce doc est très politisé et je respecte cela. C’est un noir, vivant dans le Bronx à New York, et j’ai une parfaite empathie pour sa situation, mais il m’utilise. Il le fait probablement inconsciemment, mais je me suis senti utilisé. J’ai donc perdu l’intérêt pour ce projet. Mais ce n’était pas un documentaire, car mon opinion importait peu. C’était la sienne qui prévalait. Le projet a malheureusement été annoncé avant qu’il ne soit officialisé… Il avait beaucoup d’idées, mais il ne m’a pas demandé mon avis ou mon approbation pour quoi que ce soit, alors j’ai préféré arrêter la collaboration. Mais je n’ai rien contre lui, c’est plutôt une bonne personne. Il ne s’est juste pas rendu compte qu’il me manquait de respect en bossant dans son coin, sans savoir ce que j’en pensais. Ce n’est donc pas un documentaire, c’est un projet qui ne concerne que lui. Il a fait un truc sur Death In June également (le DVD "Behind The Mask" -ndlr). Je n’ai encore une fois absolument rien contre lui personnellement, et préfèrerais que tu n’en parles pas dans l’article (désolé Valor, mais cela me semble très intéressant pour nos lecteurs -ndlr), c’est juste que je me suis désolidarisé du truc. Je préfère dire qu’il n’y a jamais eu de projet entre nous. Et j’ai préféré laisser complètement tomber la chanson "You Can’t Give It Back" car elle apparaît sur son DVD (dans la bande annonce du DVD sur YouTube, Darryl Hell annonce pourtant qu’il veut faire découvrir le groupe par le biais de son film à travers le point de vue du groupe lui-même. Il y évoque aussi un CD intitulé "Closer" qui témoigne d’une discussion entre Darryl et Valor -ndlr). Le titre du DVD "What Jesus Looked Like" vient de lui, ça n’a rien à voir avec moi, et il ne m’a pas demandé mon avis. Tous les trucs sobreinent, ça ne me plait pas. Ce titre n’a de signification que pour lui, il ne vient pas d’une discussion philosophique ou autre entre lui et moi. Son film a du contenu, je ne le nie pas, mais il donne juste son point de vue personnel. Je ne veux surtout pas lui manquer de respect, juste me désolidariser du projet. Ce n’est pas la bonne voie. C’est un peu comme si j’avais construit une autoroute de béton et que quelqu’un avait construit un pont pour la traverser. Je ne veux pas que quelqu’un se noie dans la rivière en tombant du pont (rires).

Une sorte de biographie non officielle… La première fois que j’ai vu Christian Death sur scène, c’était au New Morning en décembre 1989. La rue était sinistre, le public sombrissime, ultra looké, borderline et sentant la dope. Il n’y avait pas Internet à l’époque et j’ai eu la mauvaise surprise de voir que Gitane Demone n’était pas là (elle avait quitté le groupe en pleine tournée) et que tu étais gêné sur scène par une jambe dans le plâtre. Or je n’ai jamais su comment tu t’étais cassé la jambe pendant cette tournée…
Oh ! Je ne me souviens pas ce cette salle, mais je me souviens de ce plâtre. Ca s’est passé lors d’un concert à Vienne. Je n’avais pas à jouer de la guitare sur scène à l’époque et j’aimais être le plus théâtral possible. La première fois que j’ai tourné avec Christian Death en tant que chanteur, c’était en Italie, dans un vieux château au sud de Turin. Les amplis et les échafaudages étaient très hauts et j’ai commencé à les escalader. J’ai adoré ça, même si c’était assez effrayant. Et depuis lors, c’est devenu un peu une tradition, pendant au moins cinq ans (Je l’ai en effet vu faire cela au Rex Club, avec plus ou moins de bonheur -ndlr). Et donc, à Vienne, j’ai commencé à me pendre aux câbles des éclairages au plafond, comme si j’étais dans un jardin d’enfants. Le bassiste m’a suivi, complètement bourré ce soir-là. Et il n’était pas aussi agile et physique que moi. Et il ne savait pas non plus que tous ces câbles ou poteaux peuvent être très sales et glissants, sans parler des coups de jus. Il s’en est justement pris un et a perdu prise. Il est tombé et s’est cassé une ou deux côtes. Moi, je me balançais encore dans les airs, mais je l’ai vu affalé sous moi et je ne voulais pas lui tomber dessus. J’ai donc essayé de me balancer un peu plus afin d’avoir assez d’élan pour sauter plus loin, mais cela faisant, je me suis cassé la cheville. On m’a amené à l’hôpital le lendemain pour me plâtrer. Voilà l’histoire, certes un peu stupide. 
 
(Thierry Boucanier m’indique que c’est la fin de l’interview) 
 
Valor : Je veux te voir devant et que tu viennes ensuite me dire ce que tu as pensé de l’album et du concert après le show ! 
 
(N’ayant aimé ni l’album ni le concert trop brouillon, je n’ai pas jugé utile d’aller le voir après la performance, par lâcheté ou savoir-vivre, je ne saurais dire) 

Merci à Thierry Boucanier et à la galerie Akiza (3 rue Tholozé 75018 PARIS) d’avoir organisé cet entretien.